(Québec) Alors que le Québec connaît une hausse soutenue des nouveaux cas et des morts liées à la COVID-19, les experts estiment qu’« on n’est pas sortis du bois ». Il faudra des semaines avant que le bilan s’améliore, alors que la deuxième vague pourrait être pire que la première.

Hugo Pilon-Larose
Hugo Pilon-Larose La Presse
Henri Ouellette-Vézina
Henri Ouellette-Vézina La Presse

François Legault a passé une partie de sa journée jeudi à expliquer et réexpliquer les mesures sanitaires qu’il impose dans les zones rouges. Même si ces restrictions donnent des maux de tête aux Québécois, la situation demeure « critique ». Avec 16 nouveaux décès confirmés en une journée, « c’est beaucoup », a-t-il laissé tomber. C’est le bilan le plus élevé depuis trois mois. Et pour « ceux qui sont tannés de suivre les consignes, a plaidé le premier ministre, pensez à ces personnes-là qui sont bien réelles ».

PHOTO PAUL CHIASSON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le premier ministre du Québec, François Legault

Pour l’épidémiologiste Hélène Carabin, la hausse du nombre de cas devrait se poursuivre au Québec au cours des prochains jours, avant d’atteindre un certain plateau, puis de redescendre, comme lors du printemps dernier. Pour cela, rappelle-t-elle, il faut surtout que « les citoyens collaborent ».

Jeudi, le nombre de cas positifs à la COVID-19 a continué d’être à la hausse au Québec, alors que la province rapportait 933 nouveaux cas. Il faut remonter au début du mois de mai, soit au sommet de la première vague, pour trouver autant de nouveaux cas confirmés rapportés en une journée. La province a également enregistré un bond important de 16 morts. De ce nombre, la majorité (14) sont survenues au cours de la dernière semaine, une a eu lieu à la mi-septembre et l’autre remonte au début du mois de juillet.

Si on fait la supposition que les gens ont suivi toutes les nouvelles consignes depuis lundi, on peut s’attendre à ce que ça commence à aller mieux d’ici une ou deux semaines. Entre-temps, la hausse va sûrement continuer.

Hélène Carabin, épidémiologiste

Tant que le R0 – soit le nombre de personnes qu’un malade infecte en moyenne – ne sera pas sous la barre du chiffre 1, « ça va toujours augmenter », ajoute celle qui est aussi professeure titulaire à l’Université de Montréal.

Quant aux comportements délinquants dans la population, l’experte est catégorique : « Il faut vraiment que les gens se réveillent, lâche-t-elle. C’est difficile actuellement, mais on ne le dira jamais assez : moins on fait attention, plus on va être coincés longtemps. Il ne va pas disparaître comme par magie, ce virus. Il faudra composer avec », soulève Mme Carabin.

Des mesures qui ne sont pas près de disparaître

Le virologue Denis Archambault, professeur à l’UQAM, ajoute que les mesures sont probablement là pour de bon. « Si on veut vraiment que ça marche, on n’est pas sortis du bois. Ces normes-là vont devoir durer longtemps, sinon ce sera toujours à recommencer. C’est un cercle vicieux », dit-il en parlant de la propagation par vagues de la COVID-19.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Denis Archambault, virologue

Selon lui, il n’y a « pas assez d’infectés dans la population pour amener une certaine immunité », bien qu’on ne connaisse que très peu ce virus jusqu’ici et que l’on ignore son immunité collective. M. Archambault réitère que tout dépendra en fin de compte des décisions qui seront prises, tant par le gouvernement que par la population, au moment où la courbe de transmission redescendra. « C’est l’affaire de tous », lâche-t-il.

Expert des coronavirus depuis près de 40 ans à l’Institut national de recherche scientifique (INRS), Pierre Talbot s’attend de son côté à une hausse « remarquable » du nombre de cas. « Ç’avait été le cas lors de la grippe espagnole ; il y avait eu une deuxième vague, plus grave que la première. Moi, le fait qu’on soit rendus à presque 1000 cas par jour, ça m’impressionne », avance-t-il.

En matière d’hospitalisation, le Québec affiche une hausse du nombre de personnes hospitalisées depuis maintenant quatre semaines.

275

Nombre d’hospitalisations recensées jeudi, soit 13 de plus que la veille. De ce nombre, 46 personnes étaient soignées aux soins intensifs.

Parmi les régions, c’est à Montréal que l’on a rapporté le plus de nouveaux cas jeudi, soit 319. Laval affiche aussi une forte hausse depuis une semaine. Toutefois, c’est dans la région de Québec que le bilan en fonction de la population est le plus élevé. Avec 128 nouveaux cas, la capitale affiche ainsi un taux de 17 cas par 100 000 habitants. C’est de plus à Québec que l’on déplore le plus de morts en ce moment. En une semaine, la capitale a rapporté 10 décès.

Legault fait appel au « gros bon sens »

Dans ce contexte, le premier ministre, François Legault, fait appel au « gros bon sens » des Québécois, au moment où plusieurs questions et contradictions concernant les restrictions imposées aux citoyens en zone rouge sont soulevées.

De son côté, Horacio Arruda a dû répondre à plusieurs questions jeudi en ce qui concerne les rassemblements extérieurs dans des lieux publics. En point de presse, la presse parlementaire a relayé des questions de citoyens qui se demandent s’ils peuvent se réunir pour pratiquer un sport d’équipe ou pour aller au parc, alors que les rassemblements à l’extérieur sont interdits dans les zones rouges.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le DHoracio Arruda, directeur national de santé publique

« Un rassemblement, c’est des individus qui vont se retrouver à un endroit pour atteindre un même objectif comme tel. C’est sûr que tant et aussi longtemps qu’on est une bulle familiale, [c’est] O. K. […] Par contre, si on commence à y aller avec la voisine puis une autre bulle familiale, puis que là on ne respecte pas vraiment [la distance de] deux mètres […], ça pourrait être problématique. D’ailleurs, les municipalités aussi vont peut-être fermer certains parcs ou certains lieux où ça attire facilement les gens à venir », a-t-il prévenu.

Si une famille va au parc ce week-end avec les enfants, mais que l’endroit est achalandé, le DArruda suggère de marcher « vers des zones qui sont moins peuplées ».

La logique qu’on utilise toujours, c’est, actuellement : restez avec votre bulle familiale, interagissez le moins possible avec d’autres, puis, si vous le faites, faites-le à une distance importante.

Le DHoracio Arruda

Aux particuliers qui se demandent s’ils recevront des constats d’infraction en allant au parc avec des personnes qui n’habitent pas à la même adresse qu’eux, Horacio Arruda a affirmé que « nos policiers vont utiliser aussi leur jugement pour ne pas punir quelqu’un qui ne savait pas ou s’il faut tout simplement faire un avertissement ».

« On peut aller se promener dans le parc. Il y a des parcs qui sont très grands, puis il peut y avoir plusieurs bulles dans un parc, plusieurs familles, dans un parc, qui sont à deux mètres les unes des autres », a finalement pris la peine de préciser François Legault, alors que le point de presse du jour portait plutôt sur une nouvelle aide aux entreprise.

« Je pense que c’est une question de gros bon sens », a-t-il laissé tomber.

Plus d’encadrement pour le sport

Le directeur national de santé publique a également promis jeudi qu’il reviendrait au début de la semaine prochaine avec des précisions sur l’encadrement des sports extérieurs, afin d’assurer plus de « cohérence » aux interdictions imposées pour freiner la propagation de la COVID-19.

« Quand on parle [d’un entraînement] de soccer le soir, là, on est dans une pratique de groupes qui viennent de différentes bulles, puis il risque d’y avoir des contacts. En principe, ce n’est pas recommandé », a-t-il affirmé.

« Si des gens vont se retrouver, par exemple, [dans] une ligue de garage, ils vont se retrouver dans la même unité de douche, puis ils vont se rapprocher en bas de deux mètres, là, je pense que ce n’est pas idéal. [Mais] je ne pense pas que la police va donner des contraventions en fin de semaine dans ce contexte-là », a précisé le DArruda.

Plus de « cohérence »

Pour les prochaines semaines, les partis de l’opposition ont de nouveau réclamé jeudi plus de « cohérence » dans les restrictions qui sont imposées.

« Je pense aussi qu’il faut constater que dans la situation actuelle, on a un enjeu de cohérence dans les messages qui sont envoyés de la part du gouvernement. […] On constate que les règles ne sont pas suffisamment claires, qu’il y a des contradictions et que chaque déclaration a mené vraiment à des rétractations. Nous voulons avoir plus de cohérence dans le discours du gouvernement », a affirmé la cheffe libérale, Dominique Anglade.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Dominique Anglade, cheffe du Parti libéral du Québec

« On ne demande pas au gouvernement d’être des devins, on comprend que nous sommes dans une pandémie. Mais d’être prêts et de pouvoir anticiper, d’avoir des scénarios, de partager l’information, d’assurer la transparence, ça permettrait encore plus de cohésion, et nous avons grandement besoin de cette cohésion-là », a-t-elle ajouté.

Du côté du Parti québécois, le chef par intérim, Pascal Bérubé, a de nouveau réclamé que le gouvernement Legault publie les recommandations qu’il reçoit de la Santé publique pour décider des mesures à appliquer dans les zones rouges.

— Avec Fanny Lévesque, La Presse