Infirmières dans l’un des deux hôpitaux montréalais principalement désignés pour les patients de COVID-19, elles se sentent maintenant mieux protégées contre la maladie et mieux préparées. Ce qu’elles redoutent d’une deuxième vague, c’est la charge de travail. Leur corps suivra-t-il encore une fois ? Témoignages.

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

Karine Chartrand

« On n’a pas choisi d’être l’unité COVID. C’est arrivé parce qu’on se trouve au même étage que la pneumologie et parce que notre département comptait plus de chambres qu’on pouvait transformer en chambres à pression négative.

« À la fin de ta journée, quand tu passais le relais, c’était souvent : ‟Aujourd’hui, on en a perdu trois et trois autres ne vont vraiment pas bien.” Six décès sur quarante patients, c’est beaucoup…

« Dans certains cas, on savait quelle était l’issue, que la personne âgée admise pour des soins palliatifs allait mourir. Mais dans d’autres cas, on ignorait que ça dégénérerait. Un patient qui parlait au téléphone pouvait, la minute suivante, avoir besoin d’être intubé.

« Ça allait parfois très vite : les reins lâchaient, puis le foie, les poumons, puis le cœur…

« Les patients ont continué d’être traités avec respect, mais quand dix cas entrent à l’urgence et que tu as cinq personnes en train de mourir dans ton département, tu entends des gestionnaires au bout du fil te demander : ‟Dans combien de temps penses-tu qu’il va mourir ?” Le manque de lits était un gros enjeu.

« Je faisais le lien avec les familles. J’annonçais aux gens que leur père était à l’hôpital et qu’il n’allait vraiment pas bien. On me rétorquait : ‟Impossible, on a fait un neuf trous, avant-hier” ou ‟Voyons, j’ai pris une bière avec lui hier”. On a dû faire des vidéoconférences avec des familles pour qu’elles réalisent que c’était vraiment leur père, dans le lit.

« Je recevais la colère des familles qui trouvaient inhumain d’être empêchées de voir leur proche à l’agonie.

« On était fatiguées, mais on n’avait pas le temps de tomber, d’autant moins que dans certains départements, la moitié du personnel avait eu un test positif.

« J’ai moi-même passé le test neuf fois !

« Un hôpital, c’est un endroit très structuré, mais là, il fallait sans cesse jongler avec de nouvelles directives, avec des pathologies tout autres qu’à l’habitude, travailler avec des médecins qu’on ne connaissait pas et qu’on avait du mal à identifier vu qu’ils nous arrivaient masqués et habillés comme nous tous !

« Même les procédures de préparation du corps après le décès étaient différentes étant donné la charge virale importante rejetée dans l’air lors de la vidange totale des poumons.

« Tous les gestes posés devaient être réfléchis.

« Mes enfants sont en garde partagée et pendant longtemps, ce printemps, je ne les ai vus que quatre jours par mois.

« Depuis l’été, l’unité COVID se vide, mais les autres départements se remplissent. Ma grande inquiétude, c’est le manque de personnel. Les étudiants sont retournés au cégep et à l’université et cette fois, on ne pourra pas compter sur eux pour nous prêter main-forte.

« Avant 10 h, le matin, on entend au micro : ‟Toutes les infirmières et infirmières auxiliaires qui voudraient faire du temps supplémentaire, contactez-nous.” Qu’on puisse être obligées de rester 16 heures au travail et d’avoir une conséquence disciplinaire si on refuse, ce n’est pas normal.

« Je passe mon temps à rappeler à l’ordre des gens qui portent le masque en dessous du nez. Les patients, le monsieur qui transporte les bonbonnes d’oxygène…

« Heureusement, cette fois, on se sent mieux préparées et les équipes sont soudées comme jamais. Maintenant, à l’hôpital, tout le monde se salue. »

Adila Zahir

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Adila Zahir, infirmière clinicienne, chef de prévention et de contrôle des infections, notamment rattachée à l’Hôpital général juif

« C’est après coup que tu te demandes : comment ai-je tenu ? Comment ai-je pu travailler sept jours sur sept, souvent dans des CHSLD que je ne connaissais même pas ? Et surtout, comment ma fille, que je croisais à peine pendant des mois, a-t-elle pu s’en sortir ?

« Ce que je redoute, si ça repart, c’est la charge de travail. Je travaillais souvent 8 h à 23 h 30, au point d’en oublier parfois de prévoir un lunch pour ma fille. Les quelques fois où elle me téléphonait, je disais : ‟Est-ce urgent ? Non ? On se reparle, alors.”

« Le plus banal des gestes devenait compliqué. Qui transporte le dossier ? Comment se débarrasse-t-on des vêtements sales ? Du thermomètre qu’on a dans la main ?

« Certains membres du personnel étaient plus craintifs que d’autres. J’en ai vu qui se sont inquiétées parce qu’elles avaient de l’embonpoint et que leur blouse ne fermait pas dans le dos. Mais le dos, ce n’est pas une source d’infection.

« Pendant les premières semaines, on désinfectait tout, tout le temps. Toute une équipe se mobilisait lors du transfert d’un patient. On continue, mais avec ce que l’on sait maintenant, l’intensité du nettoyage a quand même été réduite.

« J’ai vécu la H1N1, je savais que le jour viendrait où on dirait que le vrai problème, ce sont les gouttelettes et que les N95 ne sont pas indispensables en tout temps.

« Les premiers cas au Québec – cette passagère venue d’Iran qui n’a infecté personne dans son avion, notamment – m’ont aidée à mettre les choses en perspective.

« Pour l’instant, je profite au maximum du temps que j’ai avec ma fille et je recharge mes batteries au cas où la deuxième vague nous frapperait de plein fouet. »

Prudence Caroni

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Prudence Caroni, infirmière aux urgences à l’Hôpital général juif

« Au début, chaque fois qu’on entrait dans une chambre, on savait qu’on risquait d’attraper la COVID-19. Ça a rendu le travail plus difficile qu’avant.

« La grande révélation, pour moi, c’est que je sais maintenant parfaitement que je ne pourrais jamais être infirmière à temps plein comme la pandémie nous y a obligées pendant plusieurs mois. Je regarde les infirmières de 60 ans encore sur le plancher et je me demande vraiment comment elles font.

« Mon plan de carrière, c’est de travailler pour la Croix-Rouge, alors j’ai pris ça comme une expérience formatrice. Et puis, quand tu travailles aux urgences, tu aimes ça, les défis.

« À l’Hôpital juif, je sentais que j’avais l’équipement de protection nécessaire. Mais quand je me suis portée volontaire pour aller aider dans un CHSLD, c’était un gros zéro. À notre première journée, ma collègue et moi, on le savait qu’on attraperait la COVID.

« J’aurais dû me plaindre plus fort et monter plus haut, alerter mes patrons de l’Hôpital juif.

« Comme j’habitais dans un petit appartement avec mon copain, j’ai décidé de me confiner avec ma collègue dans un chalet.

« On a eu un très mauvais suivi de la Santé publique, qui nous a appelées tard après notre test et qui m’a même fait repasser le même questionnaire à des semaines d’écart, comme si on avait perdu mon dossier.

« Ce cafouillage a fait en sorte que j’ai été un mois en isolement et ma collègue, deux mois. Je me sens bien, maintenant, mais mon odorat n’est toujours pas revenu comme avant.

« Du gouvernement, à part de se faire qualifier d’‟ange gardien”, on n’a pas eu grand-chose. La prime de 8 %, au bout du compte, ça donne 20 $ ou 40 $ de plus, c’est presque une insulte.

« De la population, on a reçu beaucoup de lettres de remerciements. Mais la meilleure façon de nous remercier, ça reste de respecter les précautions. »

Nadine Montreuil

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Nadine Montreuil, infirmière depuis 28 ans, assistante infirmière-chef aux soins intensifs de l’hôpital du Sacré-Cœur de Montréal

« Je suis fière de ce qu’on a accompli, mais ç’a été dur, notamment pour celles qui étaient en préretraite et qui avaient allégé leur tâche ces dernières années.

« Au début, je travaillais 65 heures par semaine. Advenant une deuxième vague, j’ai peur que la fatigue accumulée ressorte plus vite.

« Ç’a été dur émotivement, aussi, de voir des familles accompagner leur proche dans la mort à travers une tablette électronique.

« Tout cela mis ensemble a fait qu’en 28 ans de carrière, je n’ai jamais vu pleurer autant d’infirmières qui se demandaient sans cesse : ‟Ai-je tout fait comme il faut ? Ai-je échappé quelque chose ?”

« Nous travaillions en binôme, souvent avec une infirmière au chevet du patient et une autre à l’extérieur de la chambre, au walkie-talkie. De ne pas voir de visu son propre patient, ça aussi, c’était déstabilisant.

« Au départ, tout l’accent était mis sur les patients qui avaient la COVID-19 et on a carrément été obligées de se protéger entre nous.

« Je me souviens bien de ma première collègue qui a été contaminée par un patient venu pour une chirurgie élective et dont on ne s’est pas méfiées.

« Maintenant, c’est le masque, toute la journée. On s’habitue. Je n’entends aucun collègue s’en plaindre.

« Quand je vois des manifestants, je trouve ça triste et ça me fait penser à ce patient qui n’avait jamais été malade et qui en est à son 104e jour aux soins intensifs.

« De la reconnaissance ? J’en ai senti plus à l’interne, mais sinon, on s’est surtout senties prises en otage par cet arrêté ministériel qui nous a fait toutes travailler à temps plein, même quand la première vague était terminée.

« S’il y a une deuxième vague, on se sent mieux préparées, on a des blouses lavables, des masques lavables, aussi, dont on dit qu’ils ont la même efficacité que les N95. On sait aussi comment habiller les proches des patients qui viendront à l’hôpital.

« J’ai l’impression de mieux connaître la maladie et que ça sera davantage du copier-coller, la deuxième fois. »

Judith Champagne

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Judith Champagne, infirmière depuis cinq ans aux urgences à l’hôpital du Sacré-Cœur de Montréal

« Au début, c’était l’inconnu, mais je n’ai jamais eu l’impression de risquer ma vie. La difficulté, ç’a été le temps complet imposé. Sacré-Cœur est un centre de trauma et après un gros cas, si on est fatigué, les responsables des horaires arrivent à nous accommoder.

« Au printemps, mes parents et mon frère s’inquiétaient pour moi et ils me téléphonaient souvent. Mes parents avaient du mal à comprendre que je ne pouvais pas aller souper chez eux. Je travaille à l’urgence, j’intube des gens et je ne pourrais pas vivre avec la pensée de les avoir contaminés.

« Je comprends celles qui ont démissionné, mais personnellement, malgré les difficultés, je continue d’adorer mon métier et l’adrénaline qu’il me procure. Aux jeunes passionnées qui voudraient être infirmières, je leur dis de foncer, sans leur cacher les aspects négatifs du métier. »