Des citoyens s’impatientent. Le ministre de la Santé s’indigne. Et tout le monde se questionne : pourquoi les délais sont-ils parfois si longs pour passer un test de dépistage et en recevoir les résultats ?

Publié le 18 sept. 2020
Ariane Lacoursière
Ariane Lacoursière La Presse
Véronique Lauzon
Véronique Lauzon La Presse
Hugo Pilon-Larose
Hugo Pilon-Larose La Presse

La Direction de santé publique de Montréal a reconnu, jeudi, qu’il y avait des retards dans la saisie de données liées à ses enquêtes épidémiologiques. Une situation qui s’ajoute à plusieurs problèmes constatés dans le processus de dépistage, allant de l’attente dans les cliniques au manque de personnel et d’équipements en laboratoire. Le ministre de la Santé, Christian Dubé, s’est dit jeudi « vraiment pas satisfait » de l’état du dépistage dans la province et se donne quelques jours pour y remédier.

Des centres de dépistage très occupés

L’attente est très variable dans les cliniques de dépistage de la province. À Longueuil mardi, et à Trois-Rivières jeudi, des cliniques ne suffisaient pas à la demande. Au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Nord-de-l’Île-de-Montréal, on affirme que le temps d’attente varie selon les sites « entre 30 et 120 minutes ». « Celui-ci augmente beaucoup sur l’heure de repas et diminue ensuite à la fin de la journée », explique la porte-parole Émilie Jacob.

« Ce qui n’est pas acceptable, c’est d’avoir des files d’attente de quatre, cinq heures, alors qu’on pourrait avoir des gestions de file, ce qui est un minimum de meilleure pratique, a dit jeudi le ministre Dubé. […] Ce n’est pas logique qu’encore dans certains cas […], [on ne donne pas] aux gens un coupon pour leur dire : « Revenez deux heures plus tard. » […] Je pense que ça, c’est le minimum. »

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

La semaine dernière, Lina Gagnon et ses enfants ont attendu de longues heures devant le centre de dépistage de Beaconsfield, dans l’ouest de l’île de Montréal.

Pour pouvoir tester tous les patients, des infirmières sont détachées du réseau et déployées dans les cliniques de dépistage. M. Dubé a toutefois reconnu que certains établissements de santé devaient jongler avec la difficile décision d’affecter plus d’infirmières au dépistage, exposant ainsi d’autres secteurs névralgiques des hôpitaux à des manques de personnel. « Un PDG [d’un CIUSSS] m’a dit : « Oui, mais si je rajoute des infirmières pour faire du dépistage, je suis en train de délester des activités, [ce qui va] nuire à la population. » On se comprend. On ne les invente pas, les infirmières, et en ce moment, il y a un manque », a dit M. Dubé.

Des laboratoires en manque de personnel

Une fois l’échantillon prélevé chez un patient, il est envoyé dans l’un des 44 laboratoires effectuant des analyses à travers le Québec. En Outaouais, « l’augmentation foudroyante de la demande de dépistages » a augmenté la pression sur le laboratoire. La porte-parole du CISSS de la région, Patricia Rhéaume, explique que la capacité du laboratoire sera augmentée dans les 10 prochains jours avec la mise en fonction d’un nouvel analyseur. « D’ici là, nous ne pouvons absorber toutes les analyses de dépistage localement sans demander l’aide du laboratoire national, situé à Montréal », dit-elle.

PHOTO ALAIN JOCARD, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

La présidente de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), Andrée Poirier, craint que le personnel en place dans les laboratoires québécois ne suffise pas à la demande alors que Québec veut réaliser à terme 35 000 prélèvements par jour. Mme Poirier affirme que les laboratoires du réseau public ne peuvent analyser que de 16 000 à 20 000 échantillons par jour. « Et ça, c’est si on ne fait que les échantillons [pour la COVID-19] et pas le reste et s’il n’y a pas d’augmentation des absences du personnel », affirme-t-elle. Pour Mme Poirier, le problème de pénurie de personnel dans les laboratoires est important.

On sonne l’alarme là-dessus depuis le début de la pandémie.

Andrée Poirier, présidente de l’APTS

Jeudi, 24 112 personnes avaient subi un test de dépistage au Québec et 23 752 échantillons avaient été analysés dans les laboratoires. En plus des laboratoires publics, Québec a recours à des laboratoires du réseau privé et au laboratoire du MAPAQ. « Mais dans les labos du public, on n’a pas la capacité de tout faire », dit Mme Poirier.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Christian Dubé, ministre de la Santé

Le ministre Christian Dubé a dit en conférence de presse que des laboratoires avaient eu de « mauvaises surprises », comme des bris de matériel au cours des derniers jours. Les équipements « ne rentrent pas toujours à la vitesse qu’on voudrait », a ajouté le ministre, qui envisage de signer plus d’ententes avec des laboratoires privés.

Jusqu’à cinq jours pour transmettre les résultats

Une fois les analyses de laboratoire effectuées, les résultats sont acheminés aux différents centres de dépistage chargés d’avertir leurs patients. À la fin août, Christian Dubé visait des délais de 24 à 48 heures pour que les patients obtiennent leur résultat. Il promettait entre autres cela pour rassurer les parents au moment de la rentrée scolaire. Mais aujourd’hui, ces délais ne sont pas respectés partout.

La plupart des établissements de santé disent que les résultats positifs sont transmis en 24 à 48 heures. Mais pour les résultats négatifs, les situations sont variables.

À Laval, le délai moyen pour obtenir un résultat est de cinq à sept jours. Tous les résultats sont divulgués par téléphone, qu’ils soient négatifs ou positifs.

La porte-parole du CISSS de Laval, Judith Goudreau, ne cache pas que la mise en place dans les prochains jours d’un système pour divulguer les résultats négatifs par courriel ou par texto devrait réduire considérablement le temps d’attente.

Au CIUSSS de la Capitale-Nationale, on explique que pour certaines clientèles prioritaires, comme les femmes qui vont accoucher ou les patients avec des symptômes de COVID-19, le résultat négatif est communiqué en 24 à 48 heures. Mais pour les patients non prioritaires, le délai varie notamment en fonction du « volume général d’échantillons à traiter ». Ce délai peut dépasser cinq jours, dans certains cas. Là-bas, on dit travailler à augmenter le nombre de patients recevant leurs résultats par textos plutôt que par téléphone pour « améliorer les délais ».

Les grandes variations dans les délais d’obtention des résultats irritent le ministre Dubé. « Pas plus tard que [jeudi] midi, j’ai parlé avec les PDG de tous les CIUSSS et des CISSS. On va refaire le point dans les prochains jours, parce qu’on doit améliorer […] le niveau de service qu’on donne à la population. En ce moment, pour moi, il n’est pas acceptable. On va trouver des solutions dans les prochains jours […] C’est rare que je le dise aussi clairement, mais je ne suis vraiment pas satisfait de la situation. C’est pour ça que j’en ai parlé [jeudi] midi avec les PDG des CIUSSS. »

Des équipes d’enquête grandement sollicitées

Chaque patient déclaré positif à la COVID-19 reçoit un appel pour confirmer son diagnostic. Pour chacun, une enquête de santé publique est déclenchée. Tous les contacts de chaque patient doivent être trouvés et joints par les équipes de santé publique régionales. Un travail colossal. La directrice de santé publique de Montréal, la Dre Mylène Drouin, a expliqué jeudi que des retards dans la saisie des données à Montréal avaient été constatés ces derniers jours. Ces délais sont liés au fait que les enquêtes épidémiologiques sont de plus en plus longues à réaliser, notamment parce que le nombre de contacts pour chaque cas positif augmente. La santé publique de Montréal est en train de former 50 agents de saisie supplémentaires pour prêter main-forte à la trentaine d’agents en place.

Les tests salivaires

Le directeur national de santé publique du Québec, le DHoracio Arruda, a affirmé jeudi que les tests salivaires pour dépister la COVID-19 étaient en train d’être analysés et pourraient être homologués par Santé Canada.

PHOTO YVES HERMAN, ARCHIVES REUTERS

Un employé de laboratoire à Liège, en Belgique, montre un prototype de test salivaire.

Ces tests salivaires constituent « clairement une voie intéressante » pour mieux contenir le coronavirus, selon la Dre Mylène Drouin. Ces tests sont plus rapides à faire passer et pourraient permettre de réduire le nombre de professionnels chargés de faire le dépistage. « Ils peuvent donc avoir un effet bénéfique en termes de ressources humaines. Et en plus, ils sont moins invasifs », précise la Dre Drouin. Toutefois, les problèmes en laboratoire ne se résorberaient pas avec ce nouveau type de test, puisque l’analyse des tests salivaires exige autant de personnel que celle des tests actuels, indique-t-elle.

Le dépistage en bref

• Test de dépistage dans une clinique avec ou sans rendez-vous

• Acheminement de l’échantillon dans l’un des laboratoires de la province

• Analyse de l’échantillon par le laboratoire

• Envoi du résultat de l’analyse à la clinique de dépistage

• Annonce du résultat au patient par la clinique de dépistage

• Pour les tests positifs, déclenchement d’une enquête de santé publique

Cinq villes où la patience est de mise

Les épisodes d’attente prolongée s’accumulent depuis une semaine dans les cliniques de dépistage du Québec, alors que le nombre de cas de COVID-19 remonte. En voici cinq exemples concrets.

Longueuil

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Au Colisée Jean-Béliveau, l’affluence à la clinique de dépistage à l’auto a battu des records depuis mercredi, au point qu’il n’y avait souvent plus de place pour la journée avant même l’ouverture officielle. De longues files de voitures ont de nouveau été observées, tôt jeudi matin.

Bromont

PHOTO ALAIN DION, LA VOIX DE L’EST

Des centaines de personnes ont dû patienter pendant des heures, mardi, au centre de dépistage de Bromont, le seul toujours actif dans la région, depuis la fermeture des établissements de Cowansville et de Granby.

Trois-Rivières 

PHOTO FRANÇOIS GERVAIS, ARCHIVES LE NOUVELLISTE

La demande de tests continue aussi de grimper à Trois-Rivières, alors que la Mauricie demeure au premier palier d’alerte (code vert). Plus de 600 tests quotidiens étaient déjà effectués au CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec, la semaine dernière.

Saint-Jean-sur-Richelieu 

Des médias locaux rapportaient jeudi que la clinique mobile de dépistage était « prise d’assaut » par des centaines de citoyens, au pavillon Mille-Roches. Certaines personnes sont venues de Saint-Hyacinthe, n’ayant pu accéder aux installations à Longueuil.

Québec

PHOTO PATRICE LAROCHE, ARCHIVES LE SOLEIL

Des délais d’attente importants sont toujours observables dans la capitale nationale, alors que la région pourrait basculer en zone orange sous peu. Les laboratoires du CHU de Québec analysent près de 2400 tests par jour, à l’heure actuelle.

— Henri Ouellette-Vézina, La Presse