Avec la période estivale qui se termine et les opérations qui doivent reprendre leur cours normal dans les hôpitaux, sur le terrain, les inquiétudes liées à la pénurie de personnel persistent, malgré les promesses du gouvernement Legault de s’y attaquer. Les départs se comptent par centaines partout au Québec, et dans l’est de Montréal, on craint de « ne pas se rendre à Noël ». La situation est d’autant préoccupante que, des 10 000 nouveaux préposés en CHSLD promis pour l’automne, seulement 7115 sont toujours inscrits à la formation.

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

« Je ne pouvais plus être mère »

Marie-Luce St-Onge a renoncé à sa carrière d’infirmière auxiliaire en juillet dernier. À bout de souffle, épuisée par de longues nuits passées dans différents CHSLD et isolée de sa fille de 2 ans pour ne pas la contaminer, la femme de 29 ans a rendu les armes. « C’est à virer fou. »

« Ça s’est mis à mal aller quand il y a eu l’arrêté ministériel et qu’ils nous ont enlevé nos conditions », relate la jeune mère de Trois-Rivières. Elle fait allusion à la décision du gouvernement, le 21 mars dernier, de suspendre une partie des conventions collectives des travailleurs de la santé pour répondre à la crise sanitaire sans précédent.

PHOTO FOURNIE PAR MARIE-LUCE ST-ONGE

Marie-Luce St-Onge et sa fille de 2 ans

Avant la pandémie, Mme St-Onge occupait un poste à temps partiel, deux nuits par semaine, dans un CHSLD de la Mauricie. La mère de famille monoparentale pouvait alors mener des études universitaires en soins infirmiers. Parce qu’elle était forcée au temps complet, dans les conditions difficiles que l’on connaît, la pandémie a eu raison d’elle.

« Je ne pouvais plus voir ma fille du tout. Elle s’est mise à faire des terreurs nocturnes. […] C’était rendu que je m’occupais de mes patients en pleurant. Un moment donné, tu fais quoi ? »

Moi, je voulais sauver la planète, mais là, la personne que je voulais sauver, c’était ma fille. […] D’avoir perdu toutes nos conditions, ça a fait que je ne pouvais plus être mère.

Marie-Luce St-Onge

Elle n’est pas la seule à avoir quitté le réseau de la santé après un printemps essoufflant. Entre mars et juillet, au moins 1100 infirmières et infirmières auxiliaires et 510 préposés aux bénéficiaires ont laissé leur emploi dans la grande région de Montréal, selon des données compilées par La Presse. Retraite pour certains. Changement de carrière ou de milieu de travail pour d’autres.

« Un point de rupture »

Dans l’est de Montréal, la pénurie de personnel « a atteint un point de rupture », selon le président du Syndicat des professionnelles en soins de l’Est-de-l’Île-de-Montréal, Denis Cloutier. Inquiet, ce dernier a écrit une lettre au ministre de la Santé, Christian Dubé, vendredi pour réclamer « une intervention politique urgente ».

Selon un décompte syndical, le recours aux heures supplémentaires obligatoires aux urgences de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont est en croissance fulgurante.

Nombre de quarts de travail en heures supplémentaires obligatoires de 16 heures aux urgences de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont

2018 : 173

2019 : 395

2020 : 447

« À ce rythme, je ne vois pas comment on va se rendre jusqu’à Noël », écrit M. Cloutier dans sa lettre. Il demande notamment au ministre de la Santé de retirer la « désignation COVID » à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont et il propose que des incitatifs financiers soient offerts aux candidats intéressés à venir prêter main-forte. « On était déjà en pénurie. Et dans les dernières semaines, il y a eu plus de départs que dans les années passées. Il faut trouver des solutions pour que les hôpitaux avec beaucoup de temps supplémentaire obligatoire soient plus attractifs », plaide M. Cloutier.

Au CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal, on indique que 249 infirmières, infirmières auxiliaires et inhalothérapeutes ont quitté leurs fonctions entre le 15 mars et le 31 juillet. Durant la même période l’an dernier, 182 de ces professionnelles avaient fait de même. Le CIUSSS remet toutefois ces départs en contexte en précisant que 4950 infirmières, infirmières auxiliaires et inhalothérapeutes travaillent dans l’établissement et que 240 embauches ont eu lieu durant la même période.

« L’enjeu criant, c’est le manque de personnel comme les préposés aux bénéficiaires et surtout les infirmières », constate aussi le président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec, le DGilbert Boucher. « En salle d’opération, il manque énormément de personnel. Aux urgences aussi, il manque de monde. […] C’est pire que pour les autres années. On dirait que plus sont partis », affirme le DBoucher.

C’est aussi le constat de la présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), Nancy Bédard. « Dans tout le Québec, on parle de milliers [d’infirmières] qui ont quitté, c’est sûr », avance-t-elle.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Nancy Bédard, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec

Il y a plus de démissions [cette année], c’est clair. Je reçois des témoignages chaque jour. La pandémie a été la goutte de trop.

Nancy Bédard, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec

Difficile de chiffrer le nombre exact de départs à travers la province, précise la FIQ, qui dit demander ces données au ministère, en vain. Au ministère de la Santé, on nous invite à faire l’exercice directement avec chaque établissement.

Simon Deschênes, président par intérim du syndicat CSN du CISSS de Lanaudière, ignore pour sa part si les départs ont été plus nombreux cet été que l’an dernier sur son territoire. « Mais sur le terrain, on sent la fatigue. On remarque surtout que des préposés d’expérience partent. En un mois, on a perdu une centaine d’employés. Clairement, l’épuisement est là », dit M. Deschênes.

Ce dernier croit que l’arrivée dans sa région de 435 nouveaux préposés aux bénéficiaires, formés cet été grâce à la formation mise sur pied par le gouvernement, améliorera la situation. « Mais on a quand même un souci parce qu’on a perdu beaucoup d’expertise. Des gens qui avaient plus de 30 ans de service, ça ne se remplace pas si facilement », dit-il.

« L’état de fatigue et d’épuisement, il est vraiment réel », assure Nancy Bédard, qui rentre d’une tournée régionale.

Nous sommes dans une situation critique entre l’offre de soins qu’on doit donner et le nombre de professionnels pour le faire.

Nancy Bédard, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec

À la veille d’une deuxième vague, elle se dit inquiète devant l’état actuel des troupes.

« Ça suffit, on ne pourra pas rouvrir la machine […], elles sont épuisées, elles partent chaque jour. »

Nombreux départs

Au CIUSSS du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal, 190 infirmières et infirmières auxiliaires ont démissionné entre le 15 mars et le 1er août 2020. Durant la même période l’an dernier, elles avaient été seulement 82 à quitter leurs fonctions. Mais le porte-parole du CIUSSS, Carl Thériault, indique que 470 nouvelles infirmières et infirmières auxiliaires ont été embauchées cet été « pour un gain net de 280 employés ».

Au CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal, 99 infirmières et 98 préposés aux bénéficiaires ont démissionné entre le 13 mars et le 31 juillet. L’an dernier, seulement 66 infirmières et 64 préposés en avaient fait autant. La porte-parole Émilie Jacob souligne toutefois que les embauches ont été accélérées et que 143 infirmières et 523 préposés ont été engagés cette année.

Dans tous les CIUSSS et CISSS du Grand Montréal, on dit avoir intensifié massivement les efforts de recrutement ces dernières semaines. On a « rehaussé » les postes à temps partiel pour les convertir en postes à temps plein. « Nous sommes persuadés que cette action aura des répercussions très positives sur la stabilité de la main-d’œuvre, permettant ainsi de renforcer nos équipes soignantes et de diminuer les déplacements entre nos différentes installations », indique Mme Jacob.

Inquiétant état de fatigue

Mais ces rehaussements ont un coût, selon le DBoucher. Frappés par la fatigue, certains employés ont quitté leurs fonctions.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Le Dr Gilbert Boucher, président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec

On a vu cette semaine que les infirmières du Québec ont fait beaucoup de temps supplémentaire ces derniers mois. On voit la fatigue sur le terrain.

Le Dr Gilbert Boucher, président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec

Statistique Canada a publié le 1er septembre une étude examinant les heures supplémentaires pendant la première vague. C’est au Québec que les infirmières ont été le plus touchées alors que la moyenne d’heures supplémentaires est passée de 6,2 heures en mai 2019 à 16,9 heures en mai 2020.

Jeff Begley, président de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN), constate aussi que la fatigue est grande sur le terrain. M. Begley note que nombre de préposés aux bénéficiaires n’ont pas pu profiter de toutes les vacances voulues cet été. C’est aussi le cas chez les infirmières, souligne Mme Bédard.

Et si plusieurs nouveaux préposés formés par le programme accéléré du gouvernement sont attendus dans les CHSLD d’ici deux semaines, certains secteurs restent à suivre, comme les soins à domicile, note M. Begley.

Marie-Luce St-Onge travaille désormais pour une entreprise d’émondage. « C’était une fierté pour moi d’être infirmière », exprime-t-elle, la gorge nouée. « C’est comme si j’avais enlevé mes ailes, ma couronne. Il a fallu que je me demande : je suis fière de quoi si je ne peux plus faire mon métier ? »

Aujourd’hui, elle dit aller mieux. Sa fille se réveille encore la nuit pour la demander, confie-t-elle. « Je vais continuer de vouloir aider, mais ça ne sera plus comme ça. »

Malgré les désistements, Québec maintient sa promesse

Bien que plus de 2000 élèves à la formation accélérée pour devenir préposés en CHSLD aient quitté le programme jusqu’à présent, Québec assure qu’il tiendra sa promesse phare d’ajouter 10 000 préposés aux bénéficiaires à temps complet dans le réseau de la santé pour combattre la deuxième vague.

Ils étaient 9175 candidats sur les bancs d’école en juin après avoir répondu à l’appel du premier ministre, François Legault, d’aller prêter main-forte en CHSLD. Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) a confirmé qu’en date du 21 août, ils n’étaient plus que 7115 « étudiants actifs ».

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Québec assure qu’il tiendra sa promesse phare d’ajouter 10 000 préposés aux bénéficiaires à temps complet dans le réseau de la santé pour combattre la deuxième vague.

« Il y a effectivement plusieurs désistements en cours de formation, mais ce n’est pas hors norme », a fait savoir Élizabeth Lemay, du cabinet de la ministre responsable des Aînés, Marguerite Blais. « Notre gouvernement a réussi à ajouter près de 7100 préposés pour prendre soin de nos aînés en un temps record. »

« C’est toujours l’objectif » d’atteindre 10 000 nouveaux travailleurs, a ajouté Mme Lemay. Une deuxième cohorte de 2000 élèves doit démarrer à l’automne. La date n’est pas encore fixée puisque des enjeux de « logistique » demeurent à régler. Les aides de service et les personnes recrutées grâce à l’initiative gouvernementale Je contribue ! pourront s’inscrire.

Les futurs préposés doivent intégrer le réseau le 15 septembre. La Presse a rapporté la semaine dernière que des finissants nageaient toujours dans l’incertitude à la veille de la fin de leur formation au sujet de leur salaire et de leurs conditions de travail. François Legault leur a promis des emplois à temps plein, rémunérés 26 $ l’heure.

Or, c’est plutôt un salaire de 20,55 $ l’heure qu’ils toucheront, selon les conventions collectives en vigueur. À cela s’ajoutent les primes liées à l’état d’urgence sanitaire, pour atteindre un salaire d’environ 25,60 $ l’heure. Des finissants ont déploré le fait que ce qui leur sera offert ne soit pas fidèle aux engagements du gouvernement.

En entrevue avec La Presse, le premier ministre a voulu mettre fin à l’incertitude. « La situation est très claire : à partir du 15 septembre, ils vont gagner 26 $ l’heure à temps plein. Pour arriver à 26 $, il y a des primes qui sont là jusqu’à tant qu’on ait signé les conventions collectives », a-t-il affirmé.

Ce que je vous dis, c’est que la convention collective ne sera pas signée tant que, dans la convention collective, il n’y aura pas un salaire de base de 26 $ l’heure pour les préposés aux bénéficiaires. Entre-temps, on va les payer avec des primes, car on doit respecter l’ancienne convention collective.

François Legault, premier ministre du Québec, en entrevue avec La Presse

Pour ce qui est de l’attribution de postes à temps complet, cela fait aussi partie des négociations avec les syndicats, a-t-on fait savoir au cabinet de la ministre Blais.

Et pour les infirmières ?

L’enjeu de la main-d’œuvre est l’un des grands « axes » déterminés par Québec pour combattre la deuxième vague. Au Ministère, on indique être aussi en négociations avec le syndicat pour « augmenter la main-d’œuvre disponible » chez les infirmières et les infirmières auxiliaires.

Depuis le début de la pandémie, on explique que Québec a embauché des infirmières à la retraite, des étudiants et des diplômés hors Canada. « Un plan de contingence pour revoir la composition des équipes et la réorganisation du travail » a aussi été mis en place dans les établissements.

Le gouvernement ne nie pas que la pénurie de main-d’œuvre dans le secteur de la santé – problématique cernée avant la pandémie – a nui à la gestion de la première vague. « La pénurie et l’absence de personnel ont grandement [nui au] niveau de services offerts », est-il écrit dans le plan d’action pour la deuxième vague.

On parle d’une « désorganisation » qui a particulièrement touché la région métropolitaine, alors que « des administrateurs » ont dû « combler à la pièce » des quarts de travail sans préavis. Au plus fort de la crise, plus de 12 000 travailleurs de la santé étaient absents, ce qui a provoqué des « ruptures de service », est-il écrit.

– Avec Tommy Chouinard, La Presse

COVID-19 : les préposés aux bénéficiaires fortement touchés

Depuis le début de la pandémie, 14 659 employés ont été infectés par la COVID-19 au Québec (en date du 18 août). Selon des données obtenues par La Presse en vertu de la loi sur l’accès aux documents des organismes publics, la forte majorité de ces employés sont des préposés aux bénéficiaires. Dans le Grand Montréal, 3340 des 8800 employés infectés par la COVID-19 entre le 28 février et le 17 juin sont des préposés aux bénéficiaires. On compte aussi 2150 infirmières, 1240 infirmières auxiliaires, 422 préposés à l’entretien ménager et 282 agents administratifs.

– Avec William Leclerc, La Presse

Des victimes collatérales

La pénurie de personnel a des effets concrets chez certains citoyens. Richard Guilmette est fondateur du Mouvement Citoyen Handicap-Québec et président de Handi-Logement du Haut-Richelieu, organisme qui gère des logements sociaux pour personnes handicapées à Saint-Jean-sur-Richelieu. La nuit, Handi-Logement embauche un préposé aux bénéficiaires pour veiller sur huit personnes lourdement handicapées qui ont besoin d’aide pour se lever, notamment.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Richard Guilmette, fondateur du Mouvement Citoyen Handicap-Québec et président de Handi-Logement du Haut-Richelieu, organisme qui gère des logements sociaux pour personnes handicapées à Saint-Jean-sur-Richelieu

Mais avec les subventions qu’il reçoit du gouvernement, l’organisme ne peut offrir plus qu’un salaire de 18 $ l’heure à son préposé de nuit. « Tout le monde démissionne parce que le salaire n’est pas élevé. Les CHSLD sont devenus trop attractifs avec leurs bons salaires. J’ai des départs sans arrêt », dit M. Guilmette.

Incapable de recruter, M. Guilmette craint que le service de nuit ne cesse dès le 18 septembre.

Les gens seront obligés d’aller en CHSLD. Ce n’est pas ça qu’ils veulent.

Richard Guilmette président de Handi-Logement du Haut-Richelieu

Interpellé par M. Guilmette, le CISSS de la Montérégie-Centre lui a fourni des numéros d’agence de placement de personnel pour trouver un préposé aux bénéficiaires. « Mais en agence, ça coûte plus cher. Comment pourra-t-on les payer ? », se demande-t-il.

Au CISSS de la Montérégie-Centre, on dit vouloir soutenir l’organisme « pour trouver une solution ». « S’il ne trouve pas de ressources disponibles, nous poursuivrons nos recherches pour permettre d’assurer la continuité de ce service », assure le CISSS, qui souligne que « plusieurs organismes communautaires éprouvent des difficultés de recrutement en général, en ce moment ».

Situation criante

En 15 ans à la tête de Handi-Logement, M. Guilmette n’a jamais vécu de période aussi difficile en ce qui a trait au recrutement de personnel. Président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec, le DGilbert Boucher souligne que si la situation de pénurie de personnel est encore plus criante cette année dans le réseau en général, c’est notamment parce que l’établissement de zones froides et chaudes ainsi que le respect de toutes les normes sanitaires « demandent plus de personnel ». « C’est une pression supplémentaire » sur les équipes, dit-il.

Le DBoucher souligne différentes initiatives prises par le gouvernement pour alléger la pression sur les hôpitaux en prévision d’une deuxième vague de COVID-19, notamment la création de bâtiments temporaires dans différents hôpitaux pour accueillir des patients atteints de COVID-19, annoncée cet été. « Le Ministère fait des efforts. Mais on croise les doigts pour que la deuxième vague frappe des gens moins malades. Mais on redoute l’automne aux urgences. Ça va être chaud […]. La prochaine année risque d’être difficile », dit-il.