Ils ont été épargnés par la COVID-19, mais leurs capacités physiques et leur santé mentale en ont pris un coup. Cloîtrés pendant des mois et peu à l’aise avec la technologie, des aînés confient à La Presse les ravages de l’isolement social prolongé dans leur quotidien.

Mayssa Ferah Mayssa Ferah
La Presse

Cécile Trudeau a beau avoir vaincu deux cancers, l’isolement et l’inactivité engendrés par la pandémie ont miné sa forme physique en peu de temps.

« Je ne marche vraiment plus comme je marchais voilà quelques mois. À 81 ans, faut pas que t’arrêtes ben ben. Parce que tu descends ben vite et la côte est plus dure à remonter. »

« À un moment donné, j’étais assise chez nous, pis je n’avais plus le goût de faire le ménage, plus le goût de rien. J’étais déprimée », raconte l’octogénaire. « Maintenant, c’est moins pire. Il y a du hockey », blague-t-elle, avant de reprendre son sérieux.

« Dès les trois premières semaines de l’isolement, des gens qui se déplaçaient chaque jour normalement ont eu besoin d’un déambulateur », confirme Éric Côté, coordonnateur des bénévoles de l’organisme Les Accordailles.

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Éric Côté, coordonnateur des bénévoles de l’organisme Les Accordailles

L’organisme montréalais situé au rez-de-chaussée de l’habitation de la rue Gilford où habite Mme Trudeau a pour mission de préserver l’autonomie des gens âgés. Les bénévoles font des appels d’amitié, des épiceries et de l’accompagnement aux rendez-vous médicaux pour les gens seuls.

Jacqueline Ruel se déplace difficilement après des mois passés assise dans son salon sans arpenter les rues du Plateau Mont-Royal. « Je suis moins active certain. Avant, j’allais chez Jean Coutu à pied ou en bus. Maintenant, ça me prend un taxi », se plaint la femme en saisissant sa canne.

Elle marche moins vite qu’avant l’isolement. Son temps de réaction est plus lent aussi.

Éric Côté, qui côtoie régulièrement Jacqueline Ruel

« [Les résidants] n’ont pas eu le coronavirus, mais il y a des conséquences à être isolé et inactif, et nous, on le voit. Des pertes accélérées sur le plan cognitif, des gens qui se blessent juste en marchant… », ajoute sa collègue Josée Allard.

L’organisme est la béquille des occupants du HLM. L’équipe doit composer avec une pénurie de bénévoles qui exacerbe la solitude de ces aînés vulnérables. La semaine dernière, Éric Côté a dû lui-même accompagner à son rendez-vous à l’hôpital Francine Yergeau, venue seule d’Abitibi.

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Éric Côté, de l’organisme Les Accordailles, accompagne Francine Yergeau à son rendez-vous à l’hôpital.

Il y a une forte demande pour ces accompagnements. La crise sanitaire a retardé les visites médicales, qui reprennent d’un coup. « On a de la misère à recruter. Les gens ne veulent pas prendre le risque de contaminer la personne ou de contracter le virus à l’hôpital. On a eu énormément de nouveaux bénévoles au début de la pandémie, mais maintenant, tout le monde est retourné au travail ou au chalet », explique Éric Côté.

Une danse à la fois

L’heure est à la fête mardi après-midi dans Ahuntsic-Cartierville, rue Fleury Est. Devant un HLM du nord de Montréal, des danseurs professionnels aux habits colorés exécutent un numéro de salsa.

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Le danseur Élysée Cajuste offre une fleur à la résidante Monique Lespérance.

Enivrée par la mélodie latine, Monique Lespérance suit leurs pas. Une danse bien méritée, après le calvaire des derniers mois, passés à se répéter « ça va bien aller », dit-elle. De crainte de contracter le coronavirus, elle a mis un terme à ses activités fétiches.

Avant je faisais du tai-chi, je jouais au bingo, je rencontrais des amis. Là, ben, je m’emmerde.

Monique Lespérance

Rosa Alegria, intervenante auprès des occupants du HLM, observe avec désarroi les ravages de l’isolement.

« C’est sûr qu’il ne fallait pas tomber malade. En même temps, après des mois, je remarque qu’ils s’expriment lentement, qu’ils ont de la misère à marcher. Il y a des gens qu’on ne reconnaît plus. »

L’activité « Animation de balcons » est une initiative d’Entraide Ahuntsic-Nord, de la Table de concertation des aînés de Bordeaux-Cartierville (TCABC) et de la Table de concertation et d’action pour les aînés d’Ahuntsic (TCAAA). L’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville et le CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal chapeautent le tout.

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Les danseurs Olga Klimova et Élysée Cajuste

Plus de 50 animations ont eu lieu dans une vingtaine de milieux de vie. Les résultats vont bien au-delà des attentes. « Ça crée un moment de partage et de solidarité envers les gens qui ont été enfermés dans leur appartement pendant des mois. L’objectif du projet, c’était de rompre cette solitude pour diminuer les impacts du confinement sur la santé mentale », explique Lou Delestre, du Conseil local des intervenants communautaires.

« C’est comme leur bonbon de la semaine. On a reçu pendant la pandémie beaucoup d’appels de détresse psychologique. Des gens qui se sentent abandonnés par leurs proches ou craintifs de sortir », décrit Sarah-Laï Nadeau, d’Entraide Ahunstic-Nord.

Miser sur la mobilité

La plupart des aînés n’ont pas eu à composer avec les contraintes de la conciliation travail-enfant ou de la gestion du télétravail, souligne Grégory Moullec, chercheur au CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal. Ils ont plutôt souffert de la stigmatisation et du manque d’interactions sociales. Le confinement augmente le risque de dégradation de la santé mentale et peut entraîner des complications chez ceux qui souffrent de maladies chroniques, affirme l’expert. « L’isolement et le stress intense affectent le système immunitaire. Ce sont des réflexions de coût-bénéfice qu’on doit avoir là-dessus. Il faut réfléchir à des milieux de vie qui les gardent mobiles. »

Dans le secteur, la population âgée dispose souvent de peu de moyens. Les technologies sont peu accessibles ou mal maîtrisées, et le cercle social est restreint. La pandémie a mis en relief la grande solitude de ces aînés à l’ère des réseaux sociaux.

« L’une de mes grandes priorités depuis deux ans, c’est d’être mieux ancré dans notre communauté. Ça passe par un meilleur soutien des organismes communautaires tant avec les personnes âgées qu’avec les jeunes », affirme le PDG du CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal, Frédéric Abergel. Son territoire a été durement touché par la pandémie. On y trouve une proportion importante d’aînés qui vivent seuls. Le CIUSSS continuera à miser sur les soins à domicile et psychosociaux.

« C’est toujours une tristesse de voir que les quartiers les plus défavorisés sont souvent les plus touchés. Mais ces quartiers-là se sont pris en main rapidement et le milieu du communautaire s’est mobilisé. On est tissés plus fort maintenant pour faire face à une vague deux », estime M. Abergel.