(Ottawa) Des professionnels appellent le gouvernement Trudeau à approuver sans tarder le financement d’un vaccin contre la COVID-19 fabriqué au Canada afin de réduire le risque que les Canadiens aient à attendre pour leurs doses d’un éventuel produit de conception étrangère.

Mike Blanchfield
La Presse canadienne

Des professionnels de la santé ont écrit au ministre de l’Innovation, Navdeep Bains, pour l’exhorter à prendre une décision sur une proposition soumise en avril par Providence Therapeutics de Toronto. L’entreprise cherche à obtenir 35 millions afin de pouvoir déterminer si son vaccin est efficace chez l’homme après des essais concluants sur des animaux.

Ces professionnels soutiennent que le Canada n’a aucune garantie qu’il sera en première ligne pour un vaccin produit à l’échelle internationale. Ils attribuent la lenteur du gouvernement à un problème de politique publique de longue date : la réticence à s’associer à des entreprises pharmaceutiques et biotechnologiques de la même manière qu’il a tenté de soutenir d’autres secteurs.

« Lorsque vous faites face à une pandémie comme celle-ci et que le gouvernement a déjà dépensé des millions de dollars pour toutes sortes de choses, un investissement supplémentaire dans une autre technologie de vaccin, pour augmenter nos tirs au but au Canada, pour aider à nous assurer que nous développons réellement le meilleur vaccin, le vaccin le plus efficace, je pense que c’est logique », a déclaré Laszlo Radvanyi, président et directeur scientifique de l’Institut ontarien de recherche sur le cancer, financé par l’État.

Le gouvernement fédéral a créé un fonds de 600 millions pour soutenir les essais cliniques et la fabrication de vaccins au Canada.

Providence a dit au gouvernement qu’elle pourrait livrer cinq millions de doses de son nouveau vaccin à base d’ARNm d’ici la mi-2021 pour une utilisation au Canada si elle était en mesure de réussir les tests sur l’homme.

La technologie de l’ARNm est nouvelle et non testée, mais des experts soutiennent qu’elle a du potentiel.

Le Canada a déjà investi dans un partenariat de développement de vaccins entre la société chinoise CanSino Biologics et l’Université Dalhousie en Nouvelle-Écosse, mais la Chine a retardé à la fin mai l’envoi de produits aux chercheurs de Dalhousie pour commencer des essais sur les humains.

« Cela aurait dû être une mise en garde dans l’examen de ce programme. Nous ne sommes pas dans les meilleurs termes avec le gouvernement chinois », a souligné M. Radvanyi, qui a collaboré avec Providence sur des traitements contre le cancer et a écrit à M. Bains pour appuyer la compagnie.

Il a également fait valoir que son soutien est fondé uniquement sur les valeurs scientifiques de la proposition.

« Avec toute nouvelle technologie, il faut faire attention de ne pas boire le Kool-Aid et de laisser les données et la science parler d’elles-mêmes. Mais il est clair que des données très prometteuses émergent » de nouveaux tests de vaccins à base d’ARNm, y compris de la société américaine Moderna et de la société allemande BioNTech, a déclaré M. Radvanyi.

Ces deux sociétés ont été largement financées par le programme « Operation Warp Speed » du président américain Donald Trump pour accélérer la mise en place d’un vaccin contre le nouveau coronavirus.

Cette semaine, les États-Unis se sont engagés à payer à BioNTech et à son partenaire américain Pfizer 1,95 milliard pour produire 100 millions de doses si leur vaccin candidat s’avère sécuritaire et efficace chez l’homme. En avril, les États-Unis ont accepté de verser à Moderna jusqu’à 483 millions pour financer ses recherches. La semaine prochaine, Moderna devrait démarrer une dernière série de tests auprès de 30 000 personnes pour étudier l’efficacité de son vaccin candidat.

Le chef de la direction de Providence, Brad Sorenson, a affirmé que c’était le silence complet du côté du gouvernement fédéral depuis la fin du mois de mai après que son entreprise eut soumis sa proposition en avril. Le gouvernement avait approché l’entreprise en tant que fabricant pressenti pour un vaccin.

« Nous avons besoin d’une solution canadienne, d’une solution de fabrication au Canada. Toute notre [propriété intellectuelle], toute notre fabrication, tout notre travail se fait au Canada », a déclaré M. Sorenson.

« Nous sommes prêts à produire », a-t-il ajouté.

La société souhaite aller de l’avant avec des essais sur les humains, car elle a généré des anticorps neutralisants chez les animaux, avec la même technologie utilisée par BioNTech et Moderna, a dit M. Sorenson.

« Et nous sommes en pause. Nous attendons », déplore-t-il.

« Nous avions identifié un espace pour faire un cycle de fabrication pour notre vaccin en septembre. Nous avons perdu cet espace maintenant parce que nous n’avons pas obtenu de soutien, et nous ne pouvions pas le conserver indéfiniment. »

Le porte-parole du ministre Bains, John Power, a affirmé qu’il ne pouvait pas commenter des propositions particulières.

« Un certain nombre de candidatures ont été reçues et elles sont en cours d’évaluation pour des considérations de financement. Le processus d’évaluation est en cours, et nous ne ferons aucun commentaire sur l’état des candidatures individuelles », a-t-il déclaré dans une réponse par courriel à une série de questions.

Brad Wouters, vice-président de la science et de la recherche au University Health Network de Toronto, a déclaré que le moment était venu pour le Canada de prendre les devants et de soutenir la société Providence, étant donné le retard de l’envoi par la Chine.

« Pour moi, il est en quelque sorte évident de donner une chance à ces gars-là, en particulier avec les données prometteuses provenant des États-Unis et d’autres pays », a affirmé M. Wouters, qui a également écrit à M. Bains pour soutenir la proposition de Providence.

La nouvelle technologie de l’ARNm est une rupture avec la façon dont les vaccins ont été traditionnellement fabriqués pour lutter contre la grippe ou la polio, par exemple. L’approche traditionnelle consiste à prendre une partie du virus réel, à le rendre sécuritaire ou inactif, puis à l’injecter dans le corps humain pour créer une réponse immunitaire.

Au lieu de cela, l’approche ARNm consiste à injecter un fragment clé du matériel génétique du virus afin que le corps humain puisse produire les protéines virales nécessaires pour monter une réponse immunitaire, a expliqué M. Wouters.

L’un des avantages des vaccins à base d’ARNm est qu’ils sont relativement peu coûteux à produire, a déclaré Tania Watts, professeure en immunologie à l’Université de Toronto, qui mène une étude sur la durée de l’immunité à la COVID-19 chez les personnes qui se sont rétablies d’infections.

Mme Watts a dit qu’elle ne privilégiait pas nécessairement Providence par rapport à un autre projet qui aurait réussi à obtenir un financement fédéral, mais a déclaré qu’il présentait l’une des nombreuses « plateformes prometteuses » pour un vaccin.

« Nous ignorons si les vaccins fabriqués à l’extérieur du Canada seront disponibles pour nous, a fait valoir Mme Watts. Si vous étiez aux États-Unis, vous voudriez probablement vous assurer que votre propre approvisionnement a été sécurisé en premier. »