Le rapport d’intervention de la Commission des normes de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) – qui s’est penché sur le décès de Thong Nguyen – « ne va pas au fond des choses », se désole la famille de ce préposé aux bénéficiaires de l’hôpital Jean-Talon décédé après avoir contracté la COVID-19.

Caroline Touzin Caroline Touzin
La Presse

Ce rapport – qui n’a pas été rendu public, mais que La Presse a pu consulter – ne demande aucun « avis de correction » à l’employeur.

Sa conclusion envoie un « très mauvais message » aux travailleurs de la santé qui continuent de risquer leur vie pour en sauver d’autres, déplorent à la fois la famille du défunt et le Syndicat des travailleuses et travailleurs du CIUSSS du Nord-de l’Île-de-Montréal (CSN) qui représentait M. Nguyen.

Thong Nguyen, un père de famille de 48 ans, travaillait comme préposé aux bénéficiaires de nuit à l’urgence de cet hôpital montréalais. Il est décédé au Centre hospitalier de l’Université de Montréal le 11 juin dernier, cinq semaines après avoir contracté la COVID-19.

À l’hôpital Jean-Talon, M. Nguyen était affecté aux zones froides, tièdes et chaudes, indique l’inspectrice de la CNESST qui a réalisé le rapport de quatre pages. Le rapport ne détermine pas s’il a contracté le virus dans le cadre de ses fonctions.

« Les préposés interrogés m’ont informée, sans toutefois me donner des dates précises, que lors du début de la pandémie, ils n’étaient pas formés sur les mesures de prévention à appliquer et qu’il y avait un manque régulier des masques de protection », note l’inspectrice de la CNESST.

« Selon les documents qui m’ont été fournis par l’employeur, plusieurs formations et procédures ont été mises en place pour protéger les travailleurs et prévenir la propagation de la COVID-19, poursuit l’inspectrice. Toutefois, il est difficile d’évaluer ou de vérifier l’implémentation effective complète de l’ensemble des mesures les semaines précédant la contamination du travailleur. »

Les travailleurs interrogés n’ont pu lui préciser la chronologie des faits relatifs à l’environnement de travail les semaines avant que le travailleur soit déclaré positif à la COVID-19, indique l’inspectrice.

« Par contre », ajoute l’inspectrice dans son analyse des faits, les travailleurs l’ont informée lors de discussions que « l’essentiel des mesures, afin de prévenir la propagation du virus, [avaient] été mises en place », avant de conclure qu’aucun avis de correction n’était requis de la part de l’hôpital Jean-Talon.

Pour sa part, l’employeur de M. Nguyen – le CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal – souligne avoir « collaboré de bonne foi au processus d’enquête et fourni un maximum d’informations qui ont permis à l’inspectrice de la CNESST de refaire la chronologie des événements », selon la conseillère-cadre au bureau des relations médias de ce CIUSSS, Marie-Hélène Giguère.

De son côté, le syndicat – qui demande une révision du rapport – affirme que l’inspectrice n’a pas pris en considération le contexte précis lié au décès, notamment en ne recueillant pas les témoignages des collègues qui avaient travaillé avec lui dans les jours précédant sa contamination.

Où sont les failles ?

La Dre Lan C. Nguyen – cousine du préposé et porte-parole de la famille – est « terriblement déçue » par le rapport, qu’elle qualifie de « superficiel ». « Quand tu lis ça, tu as l’impression que tout est parfait, qu’il n’y a rien à améliorer », dit la médecin.

L’État tente par tous les moyens de recruter de nouveaux préposés, souligne la Dre Nguyen, « mais on ne cherche pas les failles pour comprendre comment mieux les protéger ».

Ce sont toujours les moins bien payés qui sont les plus exposés au danger.

La Dre Lan C. Nguyen, cousine de Thong Nguyen

« Déjà qu’on rentre au travail en ayant peur de contracter la COVID-19, cette décision lance un très mauvais message, soit que si vous contractez la COVID-19 et que vous mourez dans le cadre de votre travail, vous ne serez probablement pas indemnisés. Votre famille sera abandonnée dans une précarité financière par le gouvernement », dit le président du Syndicat des travailleuses et travailleurs du CIUSSS du Nord-de l’Île-de-Montréal (CSN), Alexandre Paquet.

La famille du préposé décédé n’a pas encore entrepris de démarche d’indemnisation auprès de la CNESST, mais elle entend le faire sous peu.

La conclusion du rapport d’inspection ne signifie pas qu’une demande d’indemnisation sera automatiquement refusée, précise la porte-parole de la CNESST pour la région de Montréal, Julie Robitaille.

« Ça ne prend pas la tête à Papineau »

« Il est évident que le travailleur a été infecté au travail et en est décédé », affirme le président de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN), Jeff Begley.

« Quand on voit que plus de 13 600 travailleuses et travailleurs du réseau ont été infectés dans la première vague, c’est qu’il y a un problème, insiste M. Begley de la FSSS-CSN. Malheureusement, depuis le début de la pandémie, la CNESST se limite à suivre les recommandations de la Santé publique. Les décès de ces travailleurs montrent pourtant que ces recommandations sont insuffisantes pour bien protéger le personnel. »

La FSSS-CSN exige un rehaussement des mesures de protection pour les travailleurs de la santé. « Ça ne prend pas la tête à Papineau pour réaliser qu’on a échoué [à protéger les travailleurs] dans la première vague », lance M. Begley. Le syndicat reproche à la Santé publique de continuer de n’envisager qu’un mode de transmission par gouttelettes, alors que de plus en plus d’études montrent qu’il est possible qu’elle se fasse aussi par aérosol (transmission aérienne), poursuit-il.

La FSSS-CSN a d’ailleurs déposé ces jours-ci une série de plaintes à la CNESST pour obliger les employeurs à appliquer le principe de précaution et à publier des avis de correction pour que les équipements de protection et les mesures de prévention soient établis en fonction d’une possible transmission du virus par aérosol. Cela pourrait se traduire par un usage plus fréquent de masques de N95, actuellement réservé à une poignée d’actes bien précis.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux n’avait pas répondu aux questions de La Presse au sujet de ces plaintes jeudi au moment de publier.