J’ai peur, cher lecteur, que cette chronique soit peu sexy. On va parler de chiffres. Ou plutôt de chiffres dont on ne parlera plus. Enfin, dont on parlera moins.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

La plupart des États du monde publient les données liées au coronavirus de façon quotidienne. Chaque jour, aux États-Unis, en Angleterre ou en France, on sait combien de nouveaux cas d’infections ont été dépistés la veille, en plus du nombre de morts.

Le Québec faisait la même chose.

J’utilise l’imparfait parce que le ministère de la Santé et des Services sociaux a annoncé le 24 juin — un jour férié — que ces statistiques seraient dorénavant publiées sur une base hebdomadaire.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le DHoracio Arruda, directeur national de santé publique, François Legault, premier ministre du Québec, et Danielle McCann, alors ministre de la Santé et des Services sociaux, avant une conférence de presse, le 9 juin dernier

Pourquoi ?

J’ai bien écouté les explications du DHoracio Arruda pour justifier la fin des bilans quotidiens. Je trouve l’explication peu convaincante. Je ne vois toujours pas en quoi l’intérêt public est servi par cette publication hebdomadaire. Le DArruda a aussi invité les Québécois à ne pas baisser la garde devant le coronavirus… Raison de plus pour faire un petit rappel quotidien !

Mon bogue, ici, devant ce choix de l’opacité, est double.

Premier bogue : cette décision s’inscrit dans la tendance naturelle et traditionnelle de l’État québécois à errer le plus souvent possible du côté de l’opacité. C’est une tendance qui a été mille fois dénoncée, sous les régimes péquistes, libéraux et caquiste.

On a les données, mais on ne les communique pas. Ou alors on en communique le minimum. C’est vrai dans tous les ministères. C’est vrai hors pandémie. C’est vrai pendant cette pandémie.

Un exemple ? À la mi-avril, un des enjeux du jour après un mois de pandémie était de savoir quels CHSLD et quelles résidences privées pour aînés (RPA) étaient les plus touchés par des éclosions de coronavirus.

À La Presse, nous soupçonnions qu’une liste centralisée existait. Quand nous avons fait la demande pour l’obtenir, le ministère de la Santé a invité La Presse à communiquer avec les 22 CISSS et CIUSSS de la province pour obtenir ces données…

Une façon polie pour la bureaucratie du ministère de la Santé de dire aux Québécois — et à leurs proches — qui voulaient savoir s’ils habitaient une résidence à risque : allez vous faire voir.

Heureusement, une source confidentielle a donné la liste du ministère de la Santé à La Presse, au mépris de l’opacité dudit ministère. Et les Québécois ont su quels CHSLD et quelles RPA clignotaient sur le tableau de bord du ministère de la Santé.

C’est le même ministère de la Santé qui, aujourd’hui, décrète que les statistiques liées au coronavirus ne seront plus publiées quotidiennement, à contre-courant de ce qui se fait un peu partout ailleurs…

Le ministère de la Santé, comme les autres ministères, sait bien que si les données sont recouvertes par un voile opaque, il est difficile de quantifier une réalité. Et si une réalité est difficile à quantifier, eh bien, il est difficile de talonner le gouvernement…

Je ne dis même pas que le ministère de la Santé veut cacher quelque chose en particulier. Je dis que son réflexe naturel, c’est de tout cacher. Et on dirait bien qu’un changement de ministre et de sous-ministre n’a rien changé à ce réflexe d’opacité, bien au contraire. Le réflexe est le même : pas de vos affaires.

Deuxième bogue : l’Institut national de santé publique (INSPQ) est à la remorque du politique, dans ce dossier. L’INSPQ a accès aux données quotidiennes, nécessaires pour ses experts. Mais l’INSPQ a choisi de respecter le diktat du Ministère et de ne pas les publier quotidiennement.

L’INSPQ ne devrait pas être assujetti aux humeurs du politique. Il a déjà publié des notes qui ont contredit de façon frontale les prétentions du trio santé. Ici, il est difficile de comprendre pourquoi l’INSPQ se plie au jeu de l’opacité commandé par le ministère de la Santé…

Est-ce que l’INSPQ a été dompté par le politique ? Ce serait inquiétant : son travail est d’informer les Québécois, pas de ménager le gouvernement en place.

Si le Québec était un modèle en matière d’accès à l’information et de transparence sur les données brutes, cette chronique non sexy sur les données du coronavirus n’existerait pas. Peut-être que j’aurais pondu une chronique sexy sur l’absence de notre drapeau sur la scène du spectacle de la fête nationale. Je donnerais le bénéfice du doute au ministère de la Santé.

Mais l’opacité de l’appareil d’État québécois en matière d’accès à l’information commence à être une pratique honteuse, d’une absurdité toute-puissante, qu’il faut dénoncer.

Si les Québécois veulent juger des enjeux d’intérêt public — en santé, en éducation, en environnement, qu’importe —, ils doivent avoir accès aux données et informations de base.

Et les statistiques quotidiennes liées aux infections au coronavirus et aux décès de la COVID-19, c’est de nos affaires, c’est… la base ! La base de tout débat lié à cette pandémie.