« On a déjà eu deux épisodes de noyade et un épisode de quasi-noyade depuis le début des temps plus chauds. Deux décès, juste chez nous à Sainte-Justine. »

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

Chef du service de la traumatologie au CHU Sainte-Justine, la Dre Marianne Beaudin s’inquiète. Ce sont de petits chiffres, certes, mais « c’est assez pour nous sonner l’alarme et activer la prévention », avertit la chirurgienne pédiatrique.

Tant au CHU Sainte-Justine qu’à l’Hôpital de Montréal pour enfants, on craint que l’été soit propice aux noyades en raison du télétravail et de la présence accrue des enfants à la maison. Les noyades recensées à Sainte-Justine sont survenues dans des piscines résidentielles. Chaque fois, les petites victimes, âgées d’environ 4 ans, ont échappé à la surveillance parentale.

« Les enfants sont plus à la maison et les parents ne sont malheureusement pas toujours attentifs parce qu’ils ont d’autres responsabilités, et on sait que ce n’est pas facile de gérer toutes les choses en même temps », dit la Dre Beaudin.

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La Dre Marianne Beaudin, chirurgienne pédiatrique et chef du service de la traumatologie du CHU Sainte-Justine

À l’Hôpital de Montréal pour enfants, un bambin d’environ 3 ans a été hospitalisé pour une noyade non mortelle (autrefois appelée quasi-noyade), une asphyxie pouvant laisser des séquelles.

Et chaque cas admis en cache plusieurs autres, souligne la Dre Beaudin : ceux qui ont heureusement été sortis de l’eau à temps par leurs parents et ceux accueillis dans d’autres hôpitaux.

En moyenne au Québec, 13 personnes se noient chaque année dans des piscines résidentielles, dont plus du tiers ont 5 ans ou moins, peut-on lire dans les Faits saillants sur les noyades et les autres décès liés à l’eau au Québec de 2009 à 2015, rapport produit par le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur.

La Dre Beaudin n’a pas donné d’autres détails sur les épisodes, qui n’ont pas été médiatisés, pour ne pas que les parents se sentent stigmatisés. Personne n’est à l’abri de ces drames, insiste-t-elle. « Il faut arrêter de penser que ça n’arrive qu’aux autres », dit-elle, rappelant l’importance de surveiller activement les enfants, mais aussi de bien sécuriser les accès aux piscines.

« On cligne des yeux et il n’est plus là »

Marie-Nael Lessard sait trop bien que ça n’arrive pas qu’aux autres.

Quand elle s’approchait d’un plan d’eau avec son benjamin, elle redoublait de prudence. Nathan, 3 ans, avait de l’énergie. Et surtout, il n’avait pas peur de l’eau. « Il adorait l’eau. » Sauf qu’en ce 1er septembre 2012, Marie-Nael ignorait qu’il y avait une piscine creusée chez le voisin de son oncle et de sa tante, à Magog, où ses trois enfants et elle avaient été conviés à une fête familiale.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Nathan Lessard-Hamel au Parc Safari, à l’été 2012

Pendant que Marie-Nael aidait à préparer le souper, Nathan s’amusait avec un bol de M&M. Les rouges, il les tendait à sa mère, fier de partager. Dehors, les autres enfants jouaient à la cachette. « Je t’aime, maman », a dit Nathan à sa mère avant de courir les rejoindre.

Marie-Nael est sortie retrouver Nathan peu après, mais il n’était pas là. La famille a cherché partout, en vain. Pendant que Marie-Nael appelait la police, l’ex-conjointe de son cousin a regardé entre les planches de la clôture du voisin.

Nathan était là, flottant sur le ventre.

Il s’était faufilé dans l’espace de 26 cm entre le sol et la porte de la clôture. La piscine des voisins avait été construite avant l’entrée en vigueur de la nouvelle réglementation sur la sécurité des piscines résidentielles, qui prévoit des mesures précises pour contrôler l’accès et éviter les noyades.

En plus d’une souffrance innommable, Marie-Nael a dû composer avec le regret d’avoir laissé sortir Nathan de la maison avant elle. Ses deux grands enfants de 9 et 13 ans se sentaient aussi coupables, se désole la maman, qui a tout fait pour les convaincre qu’ils n’avaient rien à se reprocher. « Mon grand considérait Nathan comme son meilleur ami », se souvient-elle.

Les coroners qui se sont penchés sur la mort de Nathan avaient recommandé que les nouvelles normes sur la sécurité des piscines s’appliquent à toutes les piscines. À l’heure actuelle, seules les piscines construites après 2010 doivent s’y conformer. Le processus de révision du règlement est en cours au ministère des Affaires municipales et de l’Habitation.

« Un enfant, c’est très rapide. On cligne des yeux et il n’est plus là. Ce qu’on peut faire pour prévenir que d’autres enfants se noient, c’est d’avoir une clôture adéquate autour d’une piscine », dit Marie-Nael, qui ressent de la compassion envers les voisins, à qui elle n’en veut pas. Eux aussi se sont sentis extrêmement mal.

« Le temps ne guérit pas, constate Marie-Nael, mais il donne des outils pour mieux composer avec la blessure. » Le 1er septembre, elle achète toujours un sac de M&M en souvenir de Nathan.

Une mort silencieuse

Aux États-Unis, les États de la Floride et du Texas recensent déjà plus de cas de noyades d’enfants ce printemps, rapporte le New York Times. Le télétravail et l’école à la maison seraient des facteurs déterminants dans cette hausse, souligne Raynald Hawkins, directeur général de la Société de sauvetage du Québec.

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Raynald Hawkins, directeur général de la Société de sauvetage du Québec

« Si le parent décide de prendre son portable ou sa tablette et d’aller sur le patio de la piscine en se disant "je vais faire du télétravail tout en regardant du coin de l’œil la piscine", on lui répond qu’il ne doit pas oublier que la noyade, particulièrement chez les enfants, c’est un phénomène silencieux », rappelle M. Hawkins.

« L’enfant monte pour respirer, mais n’a pas assez de temps pour crier. Ça peut arriver très rapidement », avertit Liane Fransblow, coordonnatrice en traumatologie au programme de prévention de l’Hôpital de Montréal pour enfants.

La noyade est la première cause de mort accidentelle chez les enfants de 1 à 4 ans. Un tout-petit peut même se noyer dans les petites piscines gonflables, avertit Mme Fransblow, qui conseille de les vider tous les soirs. Les plus grands aussi sont à risque : jouer à retenir son souffle sous l’eau, par exemple, peut mener à un arrêt cardiorespiratoire, note Raynald Hawkins, selon qui les adultes doivent toujours rester à portée de main des enfants.

La Dre Marianne Beaudin insiste sur l’importance de nommer un adulte responsable, soulignant que 87 % des noyades d’enfants surviennent lorsque la supervision est absente ou distraite. « Tu n’as pas ton téléphone dans les mains, tu n’es pas en train de travailler sur ton ordinateur, résume-t-elle. Ton travail, c’est de surveiller les enfants. »

Le règlement sur la sécurité des piscines résidentielles (2010)

- Une piscine creusée ou semi-creusée doit être entourée d’une clôture d’au moins 1,2 mètre et empêchant le passage d’un objet de 10 cm de diamètre. Une piscine démontable de moins de 1,4 mètre doit aussi être entourée d’une clôture.

- Les portes de la clôture doivent être munies, dans la partie supérieure, de dispositifs de fermeture et de verrouillage automatiques.

- L’échelle d’une piscine hors terre ou la porte entre la terrasse et la piscine doit aussi se refermer et se verrouiller automatiquement.

- Tout appareil (comme le système de filtration) doit être installé à plus d’un mètre de la paroi pour éviter qu’un enfant y grimpe.

> Lisez la version complète du règlement