Québec revoit à la baisse les 2 mètres de distanciation physique dans certains contextes et permet les rassemblements intérieurs de 50 personnes dans un lieu public. Mais les consignes variables de distance à respecter laissent plusieurs experts perplexes.

Isabelle Ducas Isabelle Ducas
La Presse

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

Véronique Lauzon Véronique Lauzon
La Presse

Déroutant déconfinement

En donnant le feu vert aux rassemblements intérieurs de 50 personnes et moins, à partir du 22 juin, les autorités de santé publique permettent la réouverture des cinémas, des théâtres et des salles de cours, mais les consignes variables de distance à respecter selon les circonstances risquent de causer beaucoup de confusion chez la population, prévoient les experts.

« Je suis tombé en bas de ma chaise quand j’ai entendu les nouvelles mesures. C’est beaucoup trop compliqué et difficile à comprendre, ça va mêler les gens plus qu’autre chose », commente Steeve Tremblay, consultant en santé et sécurité du travail, qui aide des entreprises et des institutions à implanter les mesures de protection de leurs employés.

Les consignes complexes de distanciation physique annoncées lundi par le Dr Horacio Arruda laissent bien des observateurs perplexes.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Le Dr Horacio Arruda, directeur national de santé publique, lundi, lors d’un point de presse

Ainsi, 50 personnes pourront se retrouver ensemble dans un lieu public intérieur, mais seulement si elles sont assises et n’ont pas à se déplacer.

Selon les circonstances, la distance à respecter entre les personnes sera de 1,5 m ou de 2 m. Mais pour les enfants, l’espacement pourrait être réduit à 1 m, ou même à 0 m (avec l’introduction du concept de « bulle » de quatre à six enfants dans les écoles, les garderies et les camps de jour).

Les rassemblements intérieurs pourraient même passer à 250 personnes le 15 juillet – toujours en respectant la distance de 1,5 m – « si les conditions de santé publique le permettent », a indiqué lundi, le cabinet de la ministre de la Culture et des Communications.

Géométrie variable

Que retiendra le public de ces consignes à géométrie variable ?

« Le problème, c’est le message envoyé : les gens risquent d’en déduire que ce n’est pas si pire que ça. Mais on est encore en pandémie ! Et c’est loin d’être terminé », souligne Steeve Tremblay.

Selon lui, cette nouvelle étape du déconfinement est « une trop grosse bouchée, trop vite ».

Les gens se sont habitués à la distance de 2 m, pourquoi ne pas la conserver, pour éviter que la deuxième vague soit trop grosse ?

Steeve Tremblay, consultant en santé et sécurité du travail

« Je pense que la logique n’est plus là, renchérit l’épidémiologiste Nimâ Machouf. Ça n’a pas de sens de dire qu’en milieu clos, on va garder 1 m, et qu’en milieu ouvert, dans les files d’attente, à l’extérieur des magasins, ce sera 2 m. Ça ne tient plus la route. Je crains que le déconfinement se fasse n’importe comment. »

Selon la Dre Machouf, il aurait été préférable d’imposer le port du masque dans les lieux publics plutôt que d’adopter des règles de distanciation physique variables selon les endroits. « À mon avis, ce qu’il fallait faire, et je ne sais pas pourquoi le gouvernement s’entête à ne pas le faire, c’est rendre le masque obligatoire », dit-elle.

L’épidémiologiste fait partie d’un groupe d’une trentaine de professionnels de la santé qui a demandé, il y a quelques jours, au gouvernement Legault d’imposer le masque dans les lieux publics. Le premier ministre a répondu qu’il n’était pas un partisan de cette mesure.

« Plan A » pour les écoles

Le président de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), Sylvain Mallette, qui représente 45 000 enseignants québécois, est encore plus étonné par ce qu’il a appris lundi dans un briefing du sous-ministre de l’Éducation, qui décrivait les mesures qui seront annoncées mardi matin.

La stratégie choisie par le ministère de l’Éducation est celle du « plan A », c’est-à-dire le retour à 100 % des élèves en septembre, que le gouvernement décrivait, il y a deux semaines, comme le moins probable des deux scénarios étudiés, annonce-t-il. Le « plan B », jugé « le plus probable selon la lecture des partenaires », consistait en un retour en classe à temps partiel des élèves du primaire et du secondaire.

« On n’avait jamais entendu parler de ce scénario avec la création de bulles », dit Sylvain Mallette, qui prévient que la mise en œuvre sera difficile compte tenu du grand nombre d’élèves dans plusieurs écoles.

En point de presse, lundi, le conseiller médical stratégique à la Direction générale de la santé publique du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), le DRichard Massé, a expliqué que « les choses seront légèrement différentes » à l’automne pour les élèves du primaire et du secondaire. La création de bulles ou de petits groupes de cinq ou six élèves va permettre de diminuer la distance entre eux de deux à un mètre. Les professeurs devront toutefois respecter les 2 m entre eux et avec les élèves.

Ce qu’on constate, c’est que le ministre a retenu le scénario A. Et pour le faire vivre, il arrive avec la question des îlots, des cellules de 5, 6 élèves pour les 16 ans et moins.

Sylvain Mallette, président de la Fédération autonome de l’enseignement

« Du préscolaire à la 3e secondaire, l’objectif, c’est de faire en sorte que les élèves restent dans la même classe en permanence, ajoute-t-il. Pour les élèves de 4e et 5e secondaire, ça pourrait être une fréquentation 50-50. Ils pourraient fréquenter l’école à mi-temps et recevoir de l’éducation à distance à mi-temps. On nous a dit que les modalités seraient connues plus tard. »

Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, détaillera mardi matin le scénario retenu.

Impossible dans certains milieux

« Dans certains milieux, tout dépendant de l’organisation physique des lieux, ça peut se faire. Cependant, dans beaucoup de milieux, on ne sera pas capable d’avoir le même nombre d’élèves et constituer des îlots de 5 ou 6 élèves. C’est impossible. On ne sera pas capable de respecter la règle », affirme M. Mallette.

De son côté, la présidente de l’Association montréalaise des directions d’établissement scolaire se réjouit de la nouvelle norme de 1 m pour les jeunes de 16 ans et moins.

« Pour le préscolaire et le primaire, ça va être un heureux retour à l’école pour tout le monde comme on le connaît », dit Hélène Bourdages.

« De toute façon, ce n’était pas faisable de tenir des enfants loin de leurs amis. C’est au niveau des adultes que ça va se jouer. Est-ce que, par exemple, on va dire il y a autant de groupes de service de garde que de groupes de classe ou on va vouloir diviser les enfants ? On ne le sait pas encore. »

L’Association des camps du Québec, qui regroupe 138 camps de jour, accueille aussi favorablement la nouvelle norme de 1 m pour les jeunes. « Nous prenons comme une marque de confiance le fait que la distance prescrite entre les enfants soit réduite et sommes heureux pour eux. »

La distanciation physique raccourcit

Québec assouplit les règles sur les rassemblements intérieurs et permettra que 50 personnes se retrouvent dans un lieu public, comme une salle de spectacle ou une salle de cours. Mais certaines conditions s’appliquent. À vos rubans à mesurer !

PHOTO ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Des spectateurs regardent un film dans une salle de cinéma, à Madrid

Rassemblements intérieurs dans les lieux publics

1,5 mètre

Les rassemblements intérieurs dans les lieux publics seront permis dès le 22 juin, et ce, pour un maximum de 50 personnes. « Seulement dans des lieux où les personnes seront assises et n’auront pas à se déplacer pour d’autres raisons que d’y accéder ou d’en sortir », a précisé le DHoracio Arruda, dans un point de presse lundi matin. Il faudra alors respecter une distance de 1,5 mètre (non plus 2 mètres). « On parle ici notamment des locaux de classe ainsi que des salles de spectacle et de cinéma », a ajouté le directeur national de santé publique. Le port du masque est fortement recommandé dans ce type de rassemblement.

2 mètres

La distanciation physique de 2 m sera toutefois à respecter dans ces mêmes rassemblements intérieurs si les personnes se déplacent dans les aires communes ou si elles attendent dans une file, comme à la billetterie d’un théâtre par exemple. Les 2 m sont alors imposés, car les personnes pourraient parler les unes avec les autres. « C’est lorsque les gens parlent qu’ils émettent des gouttelettes », a précisé le conseiller médical stratégique à la Direction générale de la santé publique du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), le Dr Richard Massé. La distance à respecter dans un restaurant est ainsi de 2 m. Mais elle est de 1,5 m lorsque les gens sont assis et assistent à un cours ou à un spectacle, par exemple, parce qu’ils ne parlent pas.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Un des spectacles du festival Juste pour rire, l’été dernier

Sur scène ou en classe

2 mètres

Les artistes et les animateurs qui monteront sur scène devront continuer de respecter la distance de 2 m entre eux et le public et avec ceux avec qui ils partageront la scène. Même chose pour les professeurs et leurs élèves. Toujours parce que c’est lorsque les gens parlent ou chantent qu’ils « émettent des gouttelettes » et sont plus enclins à propager le virus.

Rassemblements intérieurs privés

0 mètre

Le Dr Arruda a précisé que comme pour les rassemblements privés, les personnes vivant à une même adresse n’ont pas à respecter une distanciation physique. La règle des 10 personnes provenant de trois unités familiales et respectant les deux mètres de distanciation entre les maisonnées demeure toutefois en vigueur.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Les enfants de 16 ans et moins pourront, dès le 22 juin, diminuer la distanciation physique entre eux de 2 à 1 m.

Enfants de 16 ans et moins

1 mètre

Les enfants de 16 ans et moins pourront, dès le 22 juin, diminuer la distanciation physique entre eux de 2 à 1 m. Une mesure qui s’applique également dans les écoles et les camps de jour. « L’enfance et l’adolescence sont des périodes charnières dans la vie qui sont extrêmement formatrices et importantes pour le développement, a expliqué le Dr Arruda. Les échanges avec les autres sont primordiaux. Nous croyons qu’en réduisant la distance entre les enfants, les interactions vont être facilitées et sécuritaires. » Le Dr Massé a aussi signalé que pour « les plus petits en garderie », « il est possible que cette semaine, on puisse baisser encore plus la distanciation pour leur permettre de s’amuser et de toucher les jouets ensemble ».

PHOTO ERICK LABBÉ, ARCHIVES LE SOLEIL

Des « bulles » seront créées dans les écoles, les garderies et les camps de jour.

Adultes et enfants

2 mètres

La distanciation de 2 m entre les adultes et les enfants est maintenue. Dans les écoles, par exemple, « les enfants pourront être à 1 m de distance, ou moins s’ils sont à l’intérieur d’une même bulle, mais on continue de demander une distance de 2 m entre les enseignants et les enfants », a expliqué le Dr Arruda.

0 mètre

Des « bulles » seront créées dans les écoles, les garderies et les camps de jour. Il s’agira de groupe de 4 à 6 enfants qui pourront « interagir comme avant la COVID-19 », a indiqué Horacio Arruda. Il faudra tout de même que les enfants respectent une distance de 1 m avec les enfants des autres bulles. « Il faut favoriser des interactions plus étroites, parce que c’est nécessaire pour le développement des enfants », a précisé le Dr Massé. Le Dr Arruda a ajouté que ces bulles permettront de mieux investiguer lorsqu’il y aura des éclosions dans des milieux. « Ça va nous permettre d’identifier rapidement les cas et ceux qui auraient pu être contaminés. »