C’était jour de rentrée, lundi au Québec, pour 9800 recrues sélectionnées pour devenir préposées en CHSLD d’ici trois mois. La formation express de 375 heures a été déployée à vive allure à la demande du gouvernement Legault, qui annonce déjà une deuxième cohorte de 2000 élèves à l’automne.

Émilie Bilodeau Émilie Bilodeau
La Presse

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

« Ç’a été tout un défi », lance la directrice du Centre de formation professionnelle Fierbourg de Québec, Mélissa Laflamme. Dimanche encore, on attachait les dernières ficelles pour le jour J. « Ç’a été comme ça de jour, de soir et même des fois de nuit, sans arrêt pendant deux semaines », relate-t-elle.

François Legault a sorti l’artillerie lourde à la fin du mois de mai pour recruter 10 000 nouveaux préposés pour combattre la crise sanitaire dans les CHSLD : ceux qui sont admis à la formation gagnent un salaire de 21 $ l’heure et obtiendront ensuite un emploi à temps complet, avec fonds de pension, au salaire annuel de 49 000 $.

« Je suis très content », s’est réjoui lundi le premier ministre. En raison de la popularité de son offre, il a annoncé qu’une deuxième formation débuterait à l’automne pour quelque 2000 travailleurs qui sont déjà à l’œuvre dans le réseau comme aides de service. « On ne voulait pas les perdre pour l’été », a indiqué M. Legault.

Les candidatures de 1700 personnes qui n’ont pas été retenues ont aussi été transférées vers les résidences privées.

Plus de 100 000 demandes d’admission ont été soumises en ligne en cinq jours seulement. Après avoir éliminé les doublons et écarté les dossiers incomplets, ce sont finalement 34 252 candidatures formelles qui ont été considérées. Une « armée » de fonctionnaires a été mise à contribution pour passer les entrevues.

La cinquantaine de centres de formation professionnelle à travers la province ont aussi mis la main à la pâte pour éplucher les milliers de candidatures. « Juste admettre 484 élèves en deux semaines, ce n’était pas rien », rappelle Mme Laflamme.

Mais dans les corridors du centre Fierbourg, rien ne laissait paraître le branle-bas des derniers jours. Ici, les locaux sont occupés au maximum de leur capacité. Pour arriver à former tout le monde en respectant les consignes sanitaires, l’établissement offre les cours de jour et de soir. Les premiers élèves arrivent à 7 h 30 et les derniers repartent à 21 h 30.

Autour de 10 h lundi matin, les élèves – tous masqués – étaient déjà bien assis en classe lors du passage de La Presse. Des hommes, des femmes, de tous les âges.

« Les gens qui sont là, selon ce que je vois depuis le matin, ce sont vraiment des gens de cœur. Ils sont là pour les bonnes raisons. Ils vont venir sauver nos aînés, au fond », relate l’enseignant Sylvain Tremblay, qui s’est porté volontaire pour enseigner tout l’été.

Seulement à Fierbourg, la direction a dû embaucher 15 nouveaux enseignants. À travers la province, quelque 500 enseignants seront mis à contribution.

Former un préposé en 375 heures plutôt qu’en 870 heures, comme le veut le programme standard, est-ce réaliste ? « C’est tout donner en peu de temps. Je vais tout faire pour leur transmettre ma passion à moi, pour que ce soient de bons préposés », a dit M. Tremblay à La Presse.

« Un élan du cœur »

Dans la métropole, où la crise sévit particulièrement, les élèves n’étaient pas moins fébriles. « Ça prend un élan du cœur pour être ici », a lancé Gabriel Lefebvre, 65 ans, qui a quitté le monde de la communication sociale afin de devenir préposé. Il est l’un des 800 élèves de l’École des métiers des Faubourgs-de-Montréal.

Une grande salle de cours a été aménagée dans le gymnase, où une cinquantaine de mannequins sont couchés dans des lits hospitaliers.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

À l’École des métiers des Faubourgs-de-Montréal, on a aménagé une grande salle de cours dans le gymnase. Sur notre photo, l’enseignante Nathalie Pelland corrige la technique de son élève Véronique Rivet.

« On a été surpris de voir des candidats quand même très scolarisés. J’ai vu des gens du milieu de la culture, de la restauration, de l’hôtellerie », a énuméré la directrice Josée Péloquin.

Mme Péloquin ne cache pas que les nouveaux élèves seront confrontés à un travail parfois difficile. « Évidemment, des personnes vont avoir un choc en arrivant dans le milieu. Ici, on travaille avec des mannequins. Mais quand on arrive avec une vraie personne en déficit cognitif ou en grande souffrance, ça va chercher autre chose au niveau des émotions », a-t-elle souligné.

La formation, qui prend la forme d’une attestation d’études professionnelles, conjugue 120 heures de formation théorique et 255 heures en milieu de travail. Sur le terrain, les élèves seront supervisés par des employés du réseau de la santé. « On veut en diplômer 484, je ne veux pas en perdre un », a promis Mme Laflamme.

« Notre grand souhait, c’est que ces élèves-là soient aussi bien accompagnés en milieu de travail, […] Ce sera un défi aussi parce que les CIUSSS composent avec une situation exceptionnelle. C’est assurément quelque chose sur laquelle je vais poser mon attention pour les prochaines semaines », a-t-elle précisé.

Qui sont les futurs préposés ?

Du Maroc au CHSLD

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Sana El Bakkoichi écoute les explications de l’enseignante Solange Moscato.

Sana El Bakkoichi, 40 ans, avait trois rêves lorsqu’elle a quitté le Maroc pour s’installer au Canada, il y a trois ans. La mère de quatre enfants espérait travailler avec les enfants, avec les aînés et en pâtisserie. Voilà qu’elle bouclera la boucle, dit celle qui a entamé sa formation pour devenir préposée aux bénéficiaires à l’École des métiers des Faubourgs-de-Montréal. « J’adore faire un travail pour aider les autres. J’aime faire sourire les autres. Même quand j’ai travaillé en pâtisserie, j’avais l’impression de faire quelque chose de bien pour autrui », raconte-t-elle.

« Moi, j’y vais ! »

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Gabriel Lefebvre

Avant la COVID-19, Gabriel Lefebvre visitait chaque jour sa belle-mère atteinte d’alzheimer, dans un CHSLD. L’homme de 65 ans a été particulièrement ébranlé d’apprendre que 39 personnes de cette résidence ont perdu la vie à cause du virus. Sa belle-mère a été atteinte et a guéri de la maladie. « Quand le premier ministre a lancé son appel, ç’a été instantané. Je me suis dit : ‟Moi, j’y vais !” » Avant d’entreprendre la formation pour devenir préposé aux bénéficiaires, M. Lefebvre gérait sa propre entreprise en communication sociale.

Retour sur les bancs d’école

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Érika Couture

Érika Couture, 24 ans, avait entamé il y a quelques années une formation d’infirmière auxiliaire, mais le cancer l’a forcée à mettre sa carrière sur pause. « J’ai eu à interrompre mon cours parce que j’étais malade. Et quand j’étais malade, j’ai justement eu à côtoyer des préposés. Cela m’a montré l’importance de leur rôle », a-t-elle dit. En rémission depuis trois ans, elle travaillait en résidence privée. Selon elle, « c’est le moment idéal » pour obtenir enfin un diplôme et rejoindre le réseau public.

Apporter sa contribution

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Omar Ouattara

Omar Ouattara, 42 ans, s’estime chanceux d’avoir goûté au métier de préposé aux bénéficiaires dès le mois de décembre dernier. « J’ai adoré », a confié celui qui a auparavant œuvré dans le secteur financier. « J’ai tellement aimé apporter une aide aux aînés que je me suis dit : ‟Pourquoi pas me perfectionner ?” Je veux ajouter ma pierre à l’édifice », a ajouté l’homme originaire de la Côte d’Ivoire. Détenteur d’un baccalauréat en administration des affaires, il a toujours la fibre entrepreneuriale, dit-il, et rêve un jour d’être propriétaire de sa propre résidence pour personnes âgées.