Aux tout premiers jours de mai, elle partait encore régulièrement courir dans le parc, près de chez elle. Un mois plus tard, voilà qu’elle combat deux cancers fulgurants, une embolie pulmonaire et une phlébite. Et elle est toute seule à encaisser cela, les visites demeurant interdites à l’hôpital Pierre-Boucher, à Longueuil.

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

Pour ne pas ajouter à son stress innommable, René Brabant a demandé que l’on taise le nom de sa conjointe, âgée de 66 ans.

Et il insiste : pas question pour lui de se lancer dans une dénonciation en règle « contre quelque médecin ou quelque personne dévouée que ce soit ».

« La COVID-19 a tué la raison. » C’est cela qu’il veut décrier.

Le 7 mai, sa conjointe fait une forte fièvre. Les autorités médicales lui suggèrent de passer un test de dépistage de la COVID-19, qui est négatif.

Une semaine plus tard, rebelote. Encore de la fièvre, encore un test, toujours négatif.

Puis un troisième test, une semaine plus tard. Négatif aussi.

« Puis un médecin s’est finalement alerté et lui a demandé d’aller passer une coloscopie. Rendue là, ma conjointe était très faible et mal en point. Mais à cause de la COVID-19, elle ne pouvait pas passer son examen à Pierre-Boucher et elle a dû se rendre à Saint-Hyacinthe. »

« Au Moyen Âge »

Les résultats ne sont sortis qu’au bout de 10 jours. Au temps du télécopieur, « au Moyen Âge, quoi, Saint-Hyacinthe, c’est très loin de Longueuil », lance, dépité, M. Brabant.

Il fallait d’autres examens. Il fallait un scanneur, il fallait une biopsie. Là, il a été décidé qu’étant donné son état, il n’était pas possible de la renvoyer encore à Saint-Hyacinthe.

Lundi, la conjointe de M. Brabant a été hospitalisée. « Mercredi, elle m’a appelé, en pleurs. J’avais du mal à entendre ce qu’elle me disait tant elle pleurait. »

Elle venait d’apprendre que le diagnostic était sans appel. Cancer du foie, cancer du côlon, stade 4, embolie pulmonaire, phlébite. Inopérable. Pas de chimiothérapie possible.

M. Brabant demande d’aller la voir. Impossible, les visites sont interdites en raison de la COVID-19, comme c’est bien indiqué sur la page d’accueil du site internet de l’hôpital Pierre-Boucher.

« Mais comment voulez-vous discuter de fin de vie au téléphone ? demande M. Brabant. Je leur ai promis de ne pas bouger, je leur ai dit qu’ils pouvaient m’attacher à son lit pour que je ne circule pas dans l’hôpital. »

Rien à faire. C’est non. Tout au plus M. Brabant a-t-il pu passer quelques minutes furtives avec elle par FaceTime, « grâce à la gentillesse d’une bénévole ».

En fin de semaine, pas de FaceTime possible. La patiente est seule, avec son pronostic, ses deux cancers, son embolie pulmonaire, sa phlébite et sa fièvre, trop faible pour saisir le combiné.

C’est toujours non pour les visites. « Elle n’a pas encore eu son diplôme de condamnée », laisse tomber M. Brabant, évoquant les exceptions faites aux personnes sur le point de rendre leur dernier souffle.

M. Brabant le répète. Il n’a que de bons mots pour les médecins qui ont finalement compris que ce n’était pas la COVID-19, pour le personnel de l’hôpital auprès de sa conjointe, pour la bienveillance de la bénévole.

Mais pendant qu’on est obnubilé par le virus en circulation, « combien de personnes ont le malheur de tomber gravement malades d’autre chose que de la COVID-19 ? demande-t-il. Combien de patients sont négligés à cause de la pandémie » ?

« Oui, la COVID-19 a éclipsé le gros bon sens et la nécessaire recherche de solutions. »

Le 20 mai, dans une directive envoyée aux hôpitaux, le gouvernement a permis que des proches aidants puissent se rendre au chevet de leurs êtres chers hospitalisés.

Cette visite n’est permise qu’à un proche lorsque le séjour se prolonge au-delà de 14 jours.

Le CISSS de la Montérégie-Est, duquel relève l’hôpital Pierre-Boucher, n’a pas commenté la situation, samedi.