La valse-hésitation de l’OMS cette semaine sur le risque de transmission asymptomatique a braqué les projecteurs sur un domaine d’étude émergent qui aura un impact énorme sur la gestion de la pandémie : la transmission du virus juste avant l’apparition de symptômes.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

« Il est certain qu’il y a eu un grand nombre de cas de transmission par des patients infectés qui n’avaient pas de symptômes », explique Monica Gandhi, épidémiologiste à l’Université de Californie à San Francisco, qui a publié à la fin de mai dans le New England Journal of Medicine (NEJM) un éditorial sur la transmission asymptomatique. « Dans la grande majorité des cas, c’était des gens qui étaient contagieux un jour ou deux avant l’apparition de symptômes, ce qui est très rare pour un virus respiratoire. »

Lundi, une haute dirigeante de l’OMS, Maria Van Kerkhove, a déclaré durant une conférence de presse que la transmission par une personne asymptomatique du SARS-CoV-2, le coronavirus responsable de la COVID-19, était « très rare ». Plusieurs médias économiques ont alors remis en cause la nécessité du confinement et de la fermeture de nombreuses entreprises.

Le lendemain, la Dre Van Kerkhove a précisé que son commentaire s’appliquait aux personnes qui n’auraient jamais de symptômes. En revanche, la transmission « présymptomatique », soit dans les deux jours précédant l’apparition de symptômes de la COVID-19, n’était pas rare, a-t-elle convenu.

« Parler de personnes “purement asymptomatiques” ou “présymptomatiques” sème la confusion, déplore la Dre Gandhi. On n’a pas de manière de faire la différence entre les deux. Alors ça donne l’impression que quand on n’a pas de symptômes, on ne risque pas de transmettre la maladie, ce qui est faux. Donc qu’on n’a pas besoin de mettre de masques. C’est dangereux. »

Un impératif de recherche

Différencier les patients vraiment asymptomatiques, qui le resteront, des patients présymptomatiques est toutefois un impératif de recherche, selon la Dre Gandhi. « Pour la plupart des virus respiratoires, la quantité de virus qu’un individu répand autour de lui n’est pas le seul facteur à considérer pour la transmission. Il faut aussi évaluer l’infectiosité du virus répandu par une personne infectée. Il se peut qu’une personne qui a des symptômes légers répande autour d’elle des virus moins infectieux qu’une personne qui a des symptômes importants. Ça pourrait jouer aussi dans la transmission présymptomatique de la COVID-19. »

Dans l’étude du NEJM, par exemple, il y avait beaucoup de transmission asymptomatique, le tiers du total de la transmission. Mais il s’agissait de résidants de CHSLD de Seattle, et presque tous les patients asymptomatiques dans un premier temps ont fini par être très malades, note la Dre Gandhi.

20 % à 35 % : proportion des cas de transmission de la COVID-19 dus à des patients présymptomatiques

Source : Université de Californie à San Francisco

L’épidémiologiste californienne ajoute une autre pièce au casse-tête : une étude publiée en mai dans la revue Thorax, sur la COVID-19 dans un navire de croisière en Argentine. « Contrairement aux navires de croisière au Japon et en Californie, dans ce navire, des masques ont été distribués à tout le monde, et il y a eu beaucoup moins de transmission, dit la Dre Gandhi. Selon moi, ça montre que la transmission asymptomatique est bien réelle. Ça pourrait même démontrer que porter un masque ne protège pas seulement les autres, mais que ça protège la personne qui porte le masque contre une infection. »

L’âge joue aussi. Une étude publiée vendredi dans le NEJM, sur des patients asymptomatiques à bord du navire de croisière Diamond Princess, au Japon, montre que seulement 11 des 96 patients asymptomatiques ont fini par développer des symptômes et qu’aucun des patients asymptomatiques de 50 ans et moins n’a eu de symptômes. Ces patients asymptomatiques du Diamond Princess avaient tous eu un test positif de COVID-19 alors qu’ils n’avaient aucun symptôme de la maladie.