I can’t breathe. Je ne peux pas respirer.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Les derniers mots de George Floyd, soufflés à grand-peine pendant qu’un policier le plaquait au sol.

Un cri de ralliement, scandé à pleins poumons dans des manifestations contre le racisme et la brutalité policière, partout dans le monde.

C’est extraordinaire, cette solidarité internationale.

Extraordinaire et inquiétant.

Quand je lis « I can’t breathe » sur les pancartes des manifestants, je ne peux m’empêcher de penser que ça pourrait être plus qu’un slogan, dans une semaine ou deux.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

« Le coronavirus ne fait pas la distinction entre les covidiots et les contestataires. Il se propage de la même façon dans une foule, que la cause soit justifiée ou non », écrit notre chroniqueuse.

Pour les manifestants. Pour leurs grands-parents. Pour plein de monde. Trop de monde.

Je ne peux m’empêcher de craindre qu’une partie de ces manifestants et leurs mères se retrouveront aux soins intensifs, à chercher leur air, comme George Floyd cherchait le sien sur le bitume d’une rue de Minneapolis.

D’accord, il s’agit d’un soulèvement historique, porteur de meilleurs lendemains. D’accord, la colère est trop forte pour qu’on tente de l’endiguer.

Mais alors que des millions de personnes manifestent à Londres, Paris, New York, Montréal et ailleurs, il faut voir la réalité en face : qu’on le veuille ou non, des gens seront infectés. Parmi eux, certains pourraient suivre George Floyd dans la tombe.

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Le DMichel de Marchie s’inquiète, lui aussi.

Dimanche soir, il a regardé les nouvelles après son quart de travail à l’unité des soins intensifs de l’Hôpital général juif de Montréal. Il a vu la marée humaine au centre-ville.

Il a pensé au coronavirus. Il s’est rappelé les hôpitaux surchargés en Italie. Et même s’il doute qu’un débordement d’une telle ampleur se répète à Montréal, il ne serait pas surpris d’accueillir bientôt plus de cas aux soins intensifs. « C’est une crainte que j’ai à l’esprit, oui. »

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Vous vous rappelez les covidiots ?

On les couvrait d’opprobre parce qu’ils se réunissaient en cachette. On leur collait des amendes. On les dénonçait sur les réseaux sociaux.

On les accusait de jouer avec la vie des gens.

On a perdu, nous qui respections scrupuleusement les règles, un printemps de nos vies. On a perdu de vue nos amis. On a perdu nos jobs, nos épargnes, une certaine insouciance.

On a fait des sacrifices. On n’a pas vu ceux qu’on aimait mourir. On a reporté leurs funérailles. On a reporté des milliers d’interventions chirurgicales. C’était le prix à payer pour freiner la propagation du coronavirus.

Pendant près de trois mois, les autorités sanitaires nous ont dit que rien n’était plus important que la lutte contre la COVID-19. Rien. Pas même soutenir nos vieux parents isolés dans des foyers convertis en prisons.

Alors évidemment, quand on voit 10 000 personnes crier leur colère dans les rues de Montréal, ça fout un choc. Même si la plupart d’entre elles portent des masques.

Même si la cause est noble. Même si trois mois de sacrifices, ce n’est rien comparé à des siècles d’oppression, de discrimination et de violences raciales.

Le coronavirus, lui, ne fait pas la distinction entre les covidiots et les contestataires. Il se propage de la même façon dans une foule, que la cause soit justifiée ou non.

Il tue sans discrimination.

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J’écris ça, mais ce n’est qu’à moitié vrai.

En réalité, nous ne sommes pas tous égaux devant la pandémie. Aux États-Unis, toutes proportions gardées, la COVID-19 tue deux fois plus d’Afro-Américains que de Blancs. Au Québec, elle a durement frappé la communauté noire de Montréal-Nord.

Le coronavirus s’incruste dans les quartiers pauvres et densément peuplés. Il s’en prend aux immigrants recrutés par des agences privées pour travailler dans nos CHSLD, nos champs et nos abattoirs.

La crise a jeté une lumière crue sur cette exploitation.

Aux États-Unis, des militants, mais également des experts de santé publique, font valoir qu’il est tout aussi crucial de combattre le racisme que la pandémie.

Le racisme, soulignent-ils, est aussi un problème de santé publique, qui force les gens à vivre dans des quartiers défavorisés et qui les prive de traitements médicaux dignes de ce nom.

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Michel de Marchie pense que la pandémie elle-même a contribué à la révolte. « La population était dans une marmite. Il y avait déjà beaucoup de stress », dit-il. La mort violente de George Floyd a fait tout exploser.

Dans ce contexte, les politiciens seraient mal venus de vouloir remettre le couvercle sur la marmite, croit le médecin. « Ça ne ferait qu’envenimer la situation. »

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Non seulement Justin Trudeau a refusé de condamner les manifestations, mais il a aussi pris part à l’une d’entre elles, vendredi, sur la colline parlementaire à Ottawa.

Lundi, le premier ministre a dû s’en défendre. Les autorités sanitaires du Canada ne recommandent-elles pas d’éviter tout rassemblement de plus de 10 personnes pour freiner la propagation du virus ?

« C’est le choix que j’ai [fait] et je pense que c’était le bon choix », a-t-il répondu en point de presse.

Ce n’était certainement pas un choix facile.

Le problème, c’est que la participation de Justin Trudeau à cette manif envoie deux messages. Le premier, antiraciste, est louable. Le second est ambigu : se réunir en grand nombre, tout d’un coup, n’est plus considéré par le premier ministre comme un comportement dangereux.

Ce n’est plus le seul fait des covidiots.

Au diable le coronavirus ; l’histoire est en train de s’écrire.

Oubliez la distanciation physique ; ce qui compte, désormais, c’est la justice sociale…

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Peut-être que Justin Trudeau a raison.

Peut-être que la lutte antiraciste autorise la prise de risques, y compris celui de donner un second souffle à la pandémie.

Ils sont des millions à le penser, dans le monde. Et pas seulement des militants ou des politiciens.

Aux États-Unis, 1288 spécialistes en santé publique ont publié une lettre d’appui aux manifestations contre le racisme systémique et les violences policières.

Consultez la lettre (en anglais)

Ces manifs, lit-on dans cette lettre, n’ont rien à voir avec celles des partisans de Trump qui exigeaient, il y a un mois, la réouverture de l’économie américaine – et qui avaient été largement condamnées par les autorités sanitaires.

Autrement dit, les gens peuvent se rassembler… mais juste quand c’est important. Aux yeux des signataires, du moins. C’est un argument valable. Mais ce n’est pas de la science.