Contrairement à ce qu’a déclaré la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, vendredi matin, les cliniques de chirurgie privées semblent loin d’une entente qui contribuerait à réduire les listes d’attente dans le Grand Montréal. Trois des principales cliniques de la région ont écrit au premier ministre François Legault vendredi après-midi pour dénoncer le « surplace » dans les discussions et réclamer son intervention.

Ariane Krol Ariane Krol
La Presse

Le fait que la région de Montréal est plus touchée par la COVID-19 y complique la reprise des opérations, a expliqué la ministre McCann en Chambre. « C’est pour ça qu’à Montréal, il faut se donner davantage de capacité avec des cliniques privées. Les ententes devraient être signées incessamment », a indiqué la ministre en réponse à une question de l’opposition officielle. « Donc, on va, dans les prochains jours, avoir ces ententes, augmenter cette capacité », a poursuivi la ministre.

Les cliniques Chirurgie Rockland, Chirurgie DIX30 et Opmedic, où plusieurs dizaines de milliers de patients du secteur public ont été opérés ces dernières années dans le cadre d’un projet pilote avec Québec, ne voient rien de tel.

« Nous n’avons pas de contrat, pas de discussions financières, et l’information qui nous est transmise au compte-gouttes est contradictoire », dénoncent les trois centres dans une lettre au premier ministre dont La Presse a obtenu copie.

Depuis que la ministre McCann a annoncé, le 19 mai en point de presse, que les centres médicaux spécialisés (CMS) seraient mis à contribution, « ce dossier fait du surplace contrairement à ce que la ministre affirmait ce matin en chambre », écrivent les trois centres.

« C’est déplorable que depuis le 19 mai, on n’ait pas repris les chirurgies, alors que des patients attendent », dit la Dre Josée Provencher, directrice médicale d’Opmedic, où plus de 4000 interventions couvertes par l’assurance maladie étaient effectuées annuellement avant la pandémie.

« Tous les jours, des chirurgiens des centres intégrés nous demandent quand on repart », témoigne la porte-parole de Rockland MD, Annick Mongeau. Avant la pandémie, la clinique recevait des patients d’une douzaine d’hôpitaux, dont Sacré-Cœur, Maisonneuve-Rosemont, le CHUM et le CUSM.

Projet pilote arrivé à échéance

Le projet pilote qui, depuis 2016, encadrait les interventions en chirurgie d’un jour couvertes par l’assurance maladie dans ces cliniques est arrivé à échéance le 16 mai. Depuis, les cliniques n’ont plus d’entente avec Québec.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) a indiqué aux établissements de la région de Montréal qu’il leur était « permis d’entreprendre des discussions [concernant les] possibilités offertes par les CMS de la région ». Mais « aucune entente ne doit être conclue » avant « que le MSSS ait donné son aval », a écrit le Ministère dans une lettre consultée par La Presse. Le MSSS n’a pas été en mesure, vendredi, de nous indiquer si cette directive du 23 mai était toujours en vigueur ni si des établissements avaient reçu des budgets pour envoyer des patients dans des cliniques privées.

Chez Chirurgie DIX30, on se prépare à pratiquer un certain nombre d’endoscopies, d’opérations de la cataracte et d’interventions mineures sur des patients de la Montérégie à compter de mercredi prochain, même si la clinique ignore encore comment elle sera payée. Mais ça ne pourra pas durer longtemps, prévient son directeur général.

Je ne peux pas soutenir ça, j’ai déjà perdu presque un million de dollars à cause de la pandémie.

Normand Laberge, directeur général de la clinique Chirurgie DIX30

Et aucune de ces interventions ne demandera le concours d’un anesthésiste, car l’entente qui permettait à ceux-ci de travailler avec la même rémunération mixte qu’à l’hôpital a expiré en même temps que le projet pilote.

Le renouvellement de cette entente est nécessaire pour que les trois CMS puissent offrir les mêmes services au système public qu’avant. Dans leur lettre au premier ministre, ceux-ci s’inquiètent que la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) « tarde à signer cette entente en tentant de bonifier la lettre d’entente 238 » sur les modalités de rémunération des spécialistes durant la pandémie.

Des discussions ont lieu « entre la FMSQ, le MSSS et le Secrétariat du Conseil du trésor afin d’adapter la rémunération des médecins spécialistes pour tenir compte de la reprise des chirurgies dans ce contexte particulier de pandémie », confirme le cabinet du président du Conseil du trésor, Christian Dubé.

« L’objectif des discussions ne vise pas la bonification de la rémunération », a souligné par courriel l’attachée de presse de M. Dubé, Myrian Marotte, en ajoutant que « toute discussion doit se faire à l’intérieur de l’enveloppe ».

Il y a de l’argent disponible de l’enveloppe de rémunération prévue pour les médecins spécialistes puisque ceux-ci ont beaucoup moins travaillé depuis trois mois, dit aussi la présidente de la FMSQ, Diane Francœur.

Le syndicat des spécialistes demande plutôt que ses membres travaillent dans les cliniques chirurgicales aux mêmes conditions que dans les hôpitaux, donc que la rémunération mixte et la lettre d’entente 238 s’y appliquent. Elle veut aussi que cette lettre 238, qui arrive à échéance le 30 juin, soit prolongée. « On sait que la deuxième vague va arriver quelque part entre octobre et décembre. Mettez le 31 décembre », dit la Dre Francœur.

« Le budget n’est pas un problème », dit McCann

Le bureau du ministre ne s’est pas prononcé sur la demande d’intervention des cliniques privées. « Il y a des discussions en cours. Ça avance bien », a indiqué par courriel l’attaché de presse du premier ministre, Ewan Sauves.

Plus de 72 000 opérations non urgentes ont été reportées au Québec à cause de la pandémie.

Les « chirurgies électives » ont recommencé dans les hôpitaux, et les régions moins touchées par la COVID-19 « vont être capables de faire ces chirurgies beaucoup plus rapidement », a fait valoir la ministre McCann en Chambre vendredi.

« Le budget, ce n’est pas un problème. Nous allons investir ce qu’il faut pour faire ces chirurgies », a assuré la ministre.

Les trois CMS réclament une entente de deux ans avec un cadre financier qui permette « de dégager une marge bénéficiaire raisonnable tout en […] permettant de poursuivre les investissements requis pour maintenir nos infrastructures à niveau ».

Les blocs opératoires d’autres cliniques qui n’ont jamais eu d’entente avec Québec ont aussi été considérés pour diminuer les listes d’attente des hôpitaux.