(Ottawa) L’auteure et comédienne Ingrid Falaise n’ose pas imaginer ce qui aurait pu lui arriver en contexte de confinement avec celui qu’elle appelle « M », le « Monstre », cet ex-conjoint violent dont elle a réussi à s’échapper.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

« Ça aurait été l’enfer. Quand c’est 24 heures sur 24, sept jours sur sept, l’escalade de tension est à son summum. L’anxiété par rapport à la pandémie, ça fait augmenter la violence, ça fait augmenter le niveau de violence », dit-elle en entrevue avec La Presse.

« Il n’y a pas de moyen de sortir et de pouvoir libérer la tension, et la violence augmente de façon fulgurante dans ces moments-là. Je crains énormément pour les victimes qui n’ont pas de moyen d’appeler, de demander de l’aide, qui sont isolées », laisse tomber celle que l’on voit actuellement dans des publicités incitant les personnes en difficulté à contacter SOS violence conjugale.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

L’auteure et comédienne Ingrid Falaise a vécu avec un conjoint violent dont elle a réussi à s’échapper.

Et je pense aux enfants qui sont pris avec un père violent… c’est l’enfer, ce qu’ils doivent vivre et voir.

Ingrid Falaise, auteure et comédienne

L’organisme a constaté une hausse d’environ 20 % des appels à l’aide par rapport à la même période l’an dernier. « Mais on est en augmentation constante depuis quelques années, donc on ne peut pas nécessairement dire que la hausse est due à la pandémie », nuance Claudine Thibaudeau, de SOS violence conjugale. Le contexte de confinement a toutefois fait en sorte que les appels qui entrent le soir et la nuit sont plus nombreux, et « on a aussi une augmentation des demandes d’aide par courriel et par Messenger, car pour certaines personnes, c’est plus facile que d’appeler », remarque-t-elle.

« Même nos équipes sont ébranlées »

Du côté de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes, on remarque qu’il y a « beaucoup plus de références en situation de crise, donc quand les femmes appellent directement la police », depuis le début de la pandémie, relate la directrice générale Manon Monastesse.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Manon Monastesse, directrice générale de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes

On constate que les femmes qui arrivent dans ces situations-là semblent avoir vécu des violences beaucoup plus sévères.

Manon Monastesse, directrice générale de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes

« Même nos équipes sont ébranlées de voir le niveau de violence qu’elles ont subi en peu de temps », regrette Mme Monastesse dans un entretien avec La Presse.

Le gouvernement fédéral ne dispose pas de données brutes lui permettant de conclure à une hausse du nombre de cas de violence conjugale. En revanche, note la ministre des Femmes et de l’Égalité des genres, Maryam Monsef, « ce qu’on entend de ceux qui sont sur la ligne de front correspond à ce que d’autres pays comme la France et l’Italie rapportent, soit que le nombre de cas a augmenté de 20 % à 30 % depuis le mois de mars, alors que les mesures de confinement ont été mises en place ».

Le nombre de cas n’est pas forcément appelé à monter en flèche, prédit Simon Lapierre, professeur titulaire à l’École de service social de l’Université d’Ottawa. « Je crois que la situation actuelle risque d’accentuer et d’exacerber les conflits, risque d’accentuer les conséquences de la violence conjugale, mais n’amènera pas plus de violence conjugale », suggère-t-il à La Presse.

Car « quand on parle de violence conjugale, on parle vraiment d’une dynamique de contrôle qui s’est installée dans un couple », et « ce n’est pas parce qu’on se retrouve dans un contexte de confinement et dans un contexte de pandémie que les hommes vont devenir contrôlants et agresseurs », fait-il valoir. Ce qui l’inquiète, c’est « qu’il est sûr qu’il y aura des impacts à plus long terme de la crise sur les femmes et les enfants qui vivent dans un contexte de violence conjugale ».

Cette crise, comme toutes les crises, laissera des traces.

On s’attend à ce qu’il y ait plus d’appels quand les victimes vont retrouver des espaces de liberté comme le travail, par exemple, que ce soit le leur ou celui de leur partenaire.

Claudine Thibaudeau, de SOS violence conjugale

Mme Thibaudeau ajoute que pendant le confinement, des employeurs ont appelé pour demander ce qu’ils « devraient faire dans le contexte où une personne n’est pas au travail [et qu’ils soupçonnent être à risque de violence conjugale] ».

Avant ce cloisonnement de masse, Rachel Cox, professeure au département de sciences juridiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), planchait déjà sur une proposition de cadre législatif afin d’inciter les employeurs à prendre leurs responsabilités en matière de prévention de la violence conjugale. Alors qu’une transition vers le télétravail pourrait s’amorcer, elle estime qu’il faut saisir l’occasion et « dire que les anciennes séparations étanches vie privée et travail ne tiennent plus, puisque la pandémie a fait en sorte que le travail est entré à la maison ». Le régime québécois en matière de santé et sécurité au travail devrait imposer à l’employeur l’obligation d’adopter une politique en cas de signalement, soutient-elle.

« Beaucoup de pots cassés à réparer »

Le confinement lié à la COVID-19 a aussi rudement compliqué le quotidien des femmes en situation d’itinérance.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Julie Chevalier, directrice générale des Maisons de l’ancre

Les rues sont désertes, les commerces sont fermés, alors on voit une augmentation des agressions physiques et sexuelles dans les rues.

Julie Chevalier, directrice générale des Maisons de l’ancre, qui offrent de l’hébergement aux femmes en difficulté

Et même si, à Montréal, on a mis sur pied des centres d’hébergement d’urgence, ceux-ci s’avèrent parfois inadéquats, soulève Mme Chevalier : « Des femmes ont rapporté qu’une femme est arrivée dans un hébergement et elle a croisé un homme qui l’avait violée la semaine d’avant. Elle n’a pas pu rester. » Celle qui est à la tête de trois maisons d’hébergement dans l’île en conclut « qu’après que le gros de la crise sera passé, il va y avoir beaucoup de pots cassés à réparer ».

« Ça n’a pas à se passer comme cela »

Même si elle s’attend à une recrudescence du nombre de cas de violence conjugale en contexte de pandémie, la ministre des Femmes et de l’Égalité des genres du Canada, Maryam Monsef, ne se résigne pas à l’accepter comme un fait accompli.

« Ce n’est pas inévitable. Ça n’a pas à se passer comme cela », tranche-t-elle en entrevue avec La Presse, avant d’y aller avec un message à l’intention de « tous ceux qui sont sous pression, qui sont sur le point de perdre patience, de flancher ».

« Pensez-y à deux fois avant de faire quelque chose que vous pourriez regretter. Appelez une ligne d’aide, il y en a. Ça prend beaucoup de courage pour demander de l’aide », dit la ministre à l’autre bout du fil.

Maryam Monsef est tout de même inquiète.

PHOTO ADRIAN WYLD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Maryam Monsef, ministre des Femmes et de l’Égalité des genres du Canada

Dans les régions plus rurales et plus isolées, en particulier, les organismes nous disent que le silence est assourdissant. Ils savent que la pandémie a relégué cet enjeu dans l’ombre. Ils appellent ça la pandémie de l’ombre.

Maryam Monsef, ministre des Femmes et de l’Égalité des genres du Canada

Elle brandit en guise de preuve les résultats d’un questionnaire participatif réalisé par Statistique Canada : « Ils demandent aux gens s’ils se disputent davantage. Huit ménages sur dix ont répondu non. Ça veut dire que la réponse est oui pour un ménage sur cinq. »

Le gouvernement a annoncé, le 4 avril dernier, un programme de 200 millions de dollars en soutien aux personnes itinérantes et aux femmes qui fuient la violence fondée sur le sexe. Près de 30 millions de dollars ont été alloués aux besoins des refuges.

La ministre Monsef promet une deuxième vague d’aide « très bientôt » — et elle assure qu’elle n’a pas trop de travail de persuasion à faire au cabinet. « J’ai la chance d’être à une table où tous les ministres reconnaissent le coût, la douleur [liés à cet enjeu] et le besoin de réagir », offre-t-elle au téléphone. Surtout que même avant la COVID-19, le fléau de la violence conjugale était déjà endémique : une femme est tuée par son partenaire tous les six jours au Canada, énonce-t-elle.

Mais plus largement, la jeune ministre s’attend à avoir plusieurs chantiers une fois que la tempête sera passée, compte tenu du fait que la pandémie a « frappé les femmes le plus fort sur le plan économique », estime-t-elle.

Les solutions devront tenir compte de l’impact disproportionné que la COVID-19 a eu sur les femmes.

Maryam Monsef, ministre des Femmes et de l’Égalité des genres du Canada

« Les femmes ont été sur les lignes de front, elles forment la majorité des commis d’épicerie, du personnel infirmier, de la santé, des services sociaux. Soixante-deux pour cent des personnes qui ont perdu leur emploi en mars dernier étaient des femmes », énumère-t-elle.

SOS violence conjugale : 1 800 363-9010, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7