(OTTAWA) Le ministre de la Défense, Harjit Sajjan, s’oppose farouchement à la demande du premier ministre du Québec, François Legault, de prolonger la présence des militaires déployés dans les CHSLD jusqu’au 15 septembre. Québec devra donc se donner rapidement un plan B s’il veut éviter le pire, alors que les CHSLD continuent d’être durement touchés par la pandémie de COVID-19.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

L’argument de François Legault selon lequel « le Québec paie sa part pour l’armée » n’a visiblement eu aucun effet dans les officines de la Défense nationale, a appris La Presse.

« Il ne veut rien savoir », a laissé tomber une source gouvernementale. La Presse a accordé l’anonymat à cette source parce qu’elle n’était pas autorisée à parler publiquement du dossier.

Plus d’un millier de militaires des Forces armées canadiennes sont déployés dans les CHSLD du Québec depuis la mi-avril.

Dès mercredi, le ministre Sajjan, lui-même ancien militaire, avait émis des doutes sur la prolongation de l’opération Laser. Il l’avait fait en donnant une entrevue au réseau d’information continue CBC News Network quelques heures après que le gouvernement Legault eut formulé sa demande.

PHOTO ADRIAN WYLD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Harjit Sajjan, ministre de la Défense nationale

Je peux vous assurer qu’on ne pourra pas tenir comme ça pendant quatre autres mois […]. Nous n’avons pas le personnel suffisant ; nos gens travaillent sept jours par semaine, ce n’est tout simplement pas soutenable.

Harjit Sajjan à CBC News Network

Sur un ton plus caustique, il avait ajouté que certaines provinces ne « comprennent pas tout à fait comment l’armée fonctionne » et qu’il avait bel et bien l’intention de leur « expliquer les limites ». Le ministre Sajjan avait aussi pris soin de souligner qu’une vingtaine de membres des Forces armées avaient été infectés et qu’il faudrait « prendre soin d’eux ».

S’il a indiqué qu’une prolongation jusqu’en septembre était hors de question, il n’a toutefois pas précisé la date de la fin de la mission. Tout au plus serait-il prêt à envisager un mois de plus.

Des ressources limitées

En privé, toutefois, le ministre de la Défense se montre encore plus ferme, selon nos informations. Il affirme notamment que les militaires ont d’autres obligations qui ne peuvent être mises de côté pendant cette pandémie, notamment l’obligation de se préparer à la saison des incendies de forêt ou encore de donner un coup de main aux régions d’autres provinces qui pourraient être touchées par les inondations.

« Les ressources des Forces armées canadiennes ne sont pas illimitées », souligne-t-on.

Dans les rangs libéraux, on s’inquiète au plus haut point de voir les militaires des Forces armées canadiennes plier bagage alors que l’on recense encore des dizaines de morts chaque jour dans les CHSLD.

Et on n’est pas convaincu que le gouvernement Legault a pris tous les moyens à sa disposition pour reprendre le contrôle de la situation. On se désole aussi qu’il ait entrepris tout récemment une campagne soutenue pour recruter 10 000 préposés aux bénéficiaires, alors que les militaires comblent des besoins dans ces centres depuis plus d’un mois.

Les difficultés à recruter des préposés sont telles que le gouvernement Legault a décidé de se tourner vers l’immigration pour tenter de régler en partie ce problème. Le ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration du Québec, Simon Jolin-Barrette, a en effet annoncé son intention de recruter à l’étranger 550 préposés aux bénéficiaires, qui devraient être en mesure de prêter main-forte au personnel soignant des CHSLD.

Un prix politique ?

Dans les rangs libéraux à Ottawa, certains affirment que ce n’est pas la mission première des soldats « de changer les couches » d’aînés, mais on reconnaît que leur présence a considérablement changé la donne dans la gestion de cette crise.

« On ne peut pas se retirer juste comme ça. On va payer un prix politique important si cela devait arriver », a avancé une source libérale qui a requis l’anonymat, en soulignant que « sauver des vies » fait aussi partie de la mission essentielle des militaires.

Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, qui aura le dernier mot dans ce dossier, s’est également montré réticent à donner suite à la requête de Québec cette semaine, en rappelant de nouveau, comme il l’avait fait il y a quelques semaines, que la présence de l’armée dans des CHSLD relevait de l’anomalie.

« Ce n’est pas une solution à long terme […]. C’est une mesure préliminaire, et il faut voir comment on peut passer à une autre étape pour que le Québec puisse prendre en contrôle la situation directement », a notamment affirmé Justin Trudeau cette semaine après avoir pris connaissance de la demande de Québec.