(QUÉBEC) Québec lancera une « grosse campagne de promotion », avec formation payée 21 $ l’heure, pour attirer dans le réseau de la santé pas moins de 10 000 nouveaux préposés aux bénéficiaires. Une grande séduction qui fait craindre le pire au secteur privé, qui anticipe déjà l’exode de ses travailleurs vers le public.

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

Dans moins d’un mois, le gouvernement Legault déploiera une formation express de trois mois destinée à ses recrues qui accepteront de faire carrière dans le secteur de la santé, à titre de préposé aux bénéficiaires en CHSLD. Les étudiants seront payés le temps de la formation et obtiendront un emploi ensuite.

« C’est un énorme défi », a admis d’emblée le premier ministre, François Legault, lors de son point de presse traditionnel, mercredi.

Le gouvernement doit démarrer à la mi-juin sa toute nouvelle formation, qui sera offerte « sur le terrain », mais aussi dans une quarantaine de centres de formation professionnelle. Une personne inscrite au programme recevra un salaire équivalent à celui versé à une « aide de service », c’est-à-dire 21 $ l’heure.

« C’est 760 $ par semaine », souligne M. Legault.

« Et s’ils réussissent leurs cours, après trois mois, bien, ils vont gagner le nouveau salaire que l’on donne, soit via les primes temporaires ou ce qu’on offre dans les conventions collectives [une fois la négociation terminée], qui commence à 26 $ l’heure, donc 940 $ par semaine, 49 000 $ par année », a-t-il énuméré.

« Je pense que c’est une offre qui est intéressante », a lancé M. Legault.

Inquiétudes

Une offre intéressante, oui, mais qui sème l’inquiétude dans le secteur privé. Le président du Regroupement québécois des résidences pour aînés, Yves Desjardins, dit craindre que l’annonce du gouvernement provoque un exode des préposés aux bénéficiaires vers le réseau public. Dans le privé, les préposés gagnent environ 14 $ l’heure.

« Je suis inquiet. On risque de déshabiller Pierre pour habiller Paul », a-t-il lancé.

Des CISSS et des CIUSSS font déjà du maraudage dans les résidences pour embaucher leurs préposés. Une résidence de l’Estrie en a perdu trois récemment au profit du réseau public, a raconté M. Desjardins.

Selon lui, le gouvernement est conscient de la situation, et « des discussions sont en cours pour essayer de trouver des solutions ».

L’Association des ressources intermédiaires d’hébergement du Québec se dit aussi inquiète que les offres du gouvernement viennent « creuser encore davantage le fossé entre les ressources intermédiaires (RI), pour qui les employés gagnent en moyenne près de 14 $ l’heure » en excluant les primes COVID-19.

« Soyons clairs, une telle situation accélérerait inévitablement la vague de départs que nous constatons depuis plus d’un an déjà », écrivent la directrice générale, Johanne Pratte, et le président du conseil d’administration, Michel Clair, dans une lettre envoyée mardi aux ministres Danielle McCann et Marguerite Blais.

L’Association réclame notamment qu’une mesure transitoire pour les RI soit prévue et annoncée en même temps que la conclusion d’une entente entre Québec et les syndicats, qui négocient actuellement le renouvellement des conventions collectives.

• 26 $
Salaire horaire que pourraient toucher les préposés aux bénéficiaires du secteur public au sommet de l’échelle, selon l’offre sur la table. Le salaire de base au premier échelon est de 20,55 $ et de 22,35 $ en haut de l’échelle.

Pour le Syndicat québécois des employés de service, affilié à la FTQ, il ne serait pas « étonnant » que les employés des résidences privées se « tournent vers cette formation et le réseau public de la santé ». On croit aussi que les travailleurs dans les entreprises d’économie sociale d’aide à domicile pourraient faire de même.

Cet effort du gouvernement pour recruter des préposés démontre d’ailleurs « l’urgence » d’augmenter aussi le salaire au privé, ajoute le Syndicat.

« Entre un salaire de 13 $ ou 14 $ l’heure et une formation payée à 21 $ l’heure avant d’obtenir un poste à 26 $ l’heure, le choix est simple. Le gouvernement doit être conséquent et imposer dès maintenant des salaires planchers avantageux dans les résidences pour personnes aînées et ceux qui offrent des soins à domicile », soutient la présidente, Sylvie Nelson.

Cette imposition pourrait se faire par l’adoption de décrets de convention collective dans ces secteurs, souligne le Syndicat qui représente quelque 25 000 membres dans le réseau de la santé.

Formés et prêts pour septembre

Québec a dans la ligne de mire de recruter 10 000 travailleurs et de les former pour qu’ils puissent être à pied d’œuvre dès le mois de septembre. Ils pourront ainsi prendre en partie la relève des 1000 militaires des Forces armées canadiennes déployés dans les établissements du Grand Montréal.

M. Legault a demandé en ce sens à Ottawa de prolonger la présence de l’armée au Québec jusqu’au 15 septembre.

Cette nouvelle main-d’œuvre pourrait aussi donner du répit aux équipes en place et permettre au réseau d’être davantage prêt à affronter une seconde vague de contagion, qui pourrait survenir cet automne avec le retour de la saison de la grippe.

Le premier ministre rappelle que 10 000 postes étaient à pourvoir avant même que la crise de la COVID-19 n’éclate dans le réseau de la santé. À cela se sont ajoutés récemment les 10 000 employés absents, malades ou en isolement.

« Ils commencent un petit peu à revenir. Là, on est rendus à 9700 qui sont absents actuellement », a-t-il souligné. 

On espère que dans les prochaines semaines, prochains mois, ces 10 000 employés vont revenir […], puis on a les 10 000 qui manquent depuis plusieurs années dans les CHSLD. Le problème reste entier.

François Legault

M. Legault estime qu’une partie de la solution pour endiguer la pénurie et faire de sa campagne de recrutement un succès consiste aussi à « améliorer l’image des CHSLD » et à « rendre le travail plus agréable » grâce à l’ajout d’employés. Il évoque même la possibilité de modifier le terme « préposé aux bénéficiaires ».

« On reconnaît qu’il y a des CHSLD qui sont vétustes, qui doivent être embellis, remplacés par des maisons des aînés dans certains cas, rénovés de façon importante dans d’autres cas. C’est ça, le défi qu’on a, là, de recruter dans un contexte qui n’est pas facile », a-t-il ajouté, se disant « ouvert » à faire plus de 10 000 embauches si nécessaire.

« On n’exclut pas […] d’augmenter les ratios. Mais il faut convenir qu’on a tout un défi devant nous de venir trouver 10 000 personnes à temps plein. On va s’attaquer à ça avant d’inclure quoi que ce soit dans les conventions collectives. Il faut quand même être capable de livrer la marchandise », a assuré M. Legault.

— Avec Tommy Chouinard, La Presse

89 nouvelles victimes

Le Québec a enregistré mercredi 541 nouveaux cas de personnes infectées par la COVID-19, ce qui porte le bilan à 49 139 cas déclarés depuis le début de la pandémie. La province déplore désormais 4228 morts causées par la COVID-19, une augmentation de 89 morts enregistrées en 24 heures. Un total de 15 319 personnes sont aussi guéries de la maladie (+ 320). On dénombre 1378 personnes hospitalisées (- 25), dont 184 aux soins intensifs (+ 3). Un peu plus de 10 000 cas sont toujours sous investigation.

Toronto, l’exception ?

Le premier ministre Legault a lancé « un défi » au directeur national de santé publique, le Dr Horacio Arruda, de lui expliquer pourquoi « Toronto se trouve dans une situation complètement différente que les autres villes d’Amérique du Nord » avec un taux de morts « beaucoup moins » élevé par million d’habitants. « Dans la plupart des grandes villes en Europe, on a un nombre de décès par million d’habitants qui est comparable au Québec, même dans certains cas pire qu’au Québec. Je parle entre autres des villes comme New York, Boston, Chicago… », a énuméré M. Legault. « Si vous allez voir les chiffres dans ces villes-là, c’est comparable ou pire que ce qu’on a vécu à Montréal. Il y a une exception : c’est Toronto », a-t-il ajouté.

R0 « en bas de 1 » à Montréal

PHOTO JACQUES BOISSINOT, LA PRESSE CANADIENNE

Le Dr Horacio Arruda

Le Dr Horacio Arruda a indiqué mercredi que le R0 (taux de reproduction du virus) était « encore en bas de 1 » dans la région métropolitaine. « Je dirais que les discussions que j’ai eues avec la [directrice de santé publique de Montréal, la Dre Mylène Drouin], notamment en lien avec certains quartiers chauds dans le nord de Montréal, démontraient qu’il y a une tendance à la baisse de la transmission communautaire. Donc, on est dans la bonne perspective », s’est réjoui le Dr Arruda, en rappelant que Québec testait par ailleurs plus. Mais comme le R0 est « juste un petit peu en bas » du 1, il faut demeurer très prudents parce que la situation peut « changer rapidement ». Dans cette guerre au coronavirus, il est primordial, selon les experts, d’abaisser le R0 sous la barre de 1 parce que, si chaque personne atteinte infecte moins d’une personne en moyenne, l’épidémie décroît et finit par s’estomper.