(Ottawa) Infestation de coquerelles, plaies de lit généralisées, soins médiocres : un rapport accablant des Forces armées canadiennes lève le voile sur les conditions « horribles » dans cinq centres de soins pour personnes âgées de l’Ontario. Alors que plus de 1000 militaires sont à pied d’œuvre au Québec, on apprend qu’un rapport similaire sur les CSHLD est en préparation.

Louis-Samuel Perron Louis-Samuel Perron
La Presse

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

« Il y aura un rapport des Forces armées canadiennes sur la situation dans les CHSLD du Québec », a indiqué Mary-Liz Power, attachée de presse du ministre fédéral de la Sécurité publique, Bill Blair. Le document est « en cours de préparation », et on ne sait pas encore quand il sera remis au gouvernement.

La porte-parole du ministre Blair a tenu à préciser qu’on ne « sait pas si les constats seront similaires [à ceux faits en Ontario], et qu’on ne peut donc pas préjuger des conclusions qui seront présentées dans le document ».

Mais ce que l’on sait, c’est que les documents qui ont été rendus publics par Queen’s Park lèvent le voile sur la maltraitance généralisée d’aînés vulnérables, le piètre contrôle des règles d’hygiène, le manque criant de personnel et les conditions de soins épouvantables dans cinq centres de soins pour personnes âgées du Grand Toronto.

« Je suis resté éveillé toute la nuit. […] Je pense que c’est épouvantable et dégueulasse, ce qui est arrivé ! Ne pas les laver ! C’est la base, de laver les patients ! C’est si troublant… C’est le pire rapport que j’ai lu de ma carrière ! », s’est emporté le premier ministre ontarien, Doug Ford, la voix brisée et les yeux rougis en conférence de presse.

PHOTO NATHAN DENETTE, LA PRESSE CANADIENNE

Le premier ministre ontarien Doug Ford était bouleversé pendant sa conférence de presse, mardi.

Les militaires déployés dans ces centres à la demande du gouvernement ontarien ont fait des observations si « sérieuses » sur les conditions sanitaires que les Forces armées ont jugé nécessaire de les transmettre aux autorités ontariennes. Dans leur rapport lapidaire, les militaires décrivent de façon très factuelle des centaines d’irrégularités lourdes de conséquences pour ces centaines de résidants pris au piège.

Un établissement de North York est infesté de coquerelles et de fourmis. L’insalubrité est telle qu’on observe une contamination fécale significative dans les chambres de plusieurs patients. L’équipement n’est pratiquement pas désinfecté, le personnel manque de formation et ne respecte pas le protocole sanitaire de base. Les employés laissent souvent les repas des patients sur la table, même si ceux-ci sont incapables de se nourrir eux-mêmes.

Des résidants atteints de la COVID-19 errent dans un centre d’Etobicoke, au risque d’exposer quiconque au virus, relèvent les militaires. Le personnel n’est pas formé et néglige de laver les résidants, notamment leurs organes génitaux. Les militaires ont relevé près d’une douzaine de cas d’infection fongique sanglante.

Le personnel donne des narcotiques aux résidants, même s’ils sont « probablement seulement tristes » et ne prend pas leurs signes vitaux pour ne pas les « réveiller ».

Les militaires observent une « culture de peur » d’utiliser des équipements en raison des coûts, alors que la plupart des médicaments sont périmés.

Dans un établissement de Scarborough, on relève qu’un nombre « significatif » de résidants ont des plaies de lit, au point que 15 personnes doivent avoir des traitements immédiats. La plupart des résidants ne reçoivent pas trois repas par jour et montrent des signes de sous-alimentation. Dans un autre centre, on retrouve des mouches, des coquerelles et de la nourriture en décomposition dans le corridor. Le personnel n’utilise pas correctement les équipements de protection.

« Ces cinq établissements avaient atteint une situation critique, c’est pourquoi nous avions demandé l’aide des militaires, mais jusqu’à hier matin, nous ne savions pas à quoi ces résidants faisaient face. Ce rapport m’a fendu le cœur. Il est horrible, déchirant et choquant que ça puisse arriver au Canada. Lire ce rapport a été la pire chose que j’ai dû faire comme premier ministre », a affirmé le premier ministre ontarien, visiblement ébranlé.

Doug Ford a lancé une enquête « complète » sur la situation dans ces établissements, incluant une enquête du coroner en chef pour déterminer la cause d’un décès mis en lumière dans le rapport. Des accusations criminelles pourraient ainsi être portées. Les militaires soulignent que les employés d’un centre de Pickering relevaient rarement les résidants pour les nourrir. Cette pratique aurait contribué à la mort d’un patient qui s’est étouffé.

Trudeau « choqué et déçu »

Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, a pris connaissance du rapport lundi. « J’ai eu de la tristesse, j’ai été choqué, j’ai été déçu, j’ai été fâché », a lâché le premier ministre canadien mardi matin lors de son allocution quotidienne à Rideau Hall, qualifiant ce document d'« extrêmement dérangeant ».

PHOTO SEAN KILPATRICK, LA PRESSE CANADEINNE

Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, a qualifié le rapport d'« extrêmement dérangeant ».

Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, a pris connaissance du rapport lundi. « J’ai eu de la tristesse, j’ai été choqué, j’ai été déçu, j’ai été fâché », a-t-il lâché mardi lors de son allocution quotidienne à Rideau Hall, qualifiant ce document d’« extrêmement dérangeant ».

Il a réitéré encore plus fermement la volonté du fédéral de trouver un moyen d’appuyer les provinces et territoires pour corriger la situation.

Nous allons être là pour aider, mais c’est certain que nous devons faire beaucoup mieux pour protéger nos aînés dans nos CHSLD, dans nos centres à long terme à travers le pays. Ce rapport précis parle de la situation en Ontario, mais on continue d’être vigilants à travers le pays.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

Pendant la période des questions en Chambre, le chef néo-démocrate, Jagmeet Singh, est revenu à la charge avec sa proposition de nationaliser les centres de soins privés pour aînés, ce à quoi le premier ministre a répondu que la santé était de compétence provinciale en vertu de la Constitution.

Le premier ministre a aussi affirmé avoir reçu une demande de l’Ontario et du Québec en vue de la prolongation de la mission des Forces armées canadiennes dans les centres de soins pour aînés des deux provinces. Une requête qui sera approuvée, a signalé Justin Trudeau.