Le 8 mai 1945, la Seconde Guerre mondiale a pris fin en Europe, et François-Jean Masson a été démobilisé. Il est rentré à Montréal et a rangé pour toujours son uniforme bleu de la marine canadienne.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

L’ancien militaire de 96 ans François-Jean Masson a été infecté par la COVID-19, mais n’a ressenti aucun symptôme et y a survécu.

Soixante-quinze ans plus tard, jour pour jour, la COVID-19 s’avouait vaincue, et il regagnait sa chambre ordinaire à l’hôpital Sainte-Anne.

« Apparemment, j’ai été malade, ç’a été une surprise pour moi, je ne le savais pas… Je ne sais pas ce qui est arrivé, ça n’allait pas trop bien, mais je ne me sentais pas si malade… »

En fait, l’ancien militaire de 96 ans n’avait aucun symptôme, ni fièvre, ni toux, ni courbature.

Son histoire est un peu l’envers des récits infernaux de CHSLD.

Tout a commencé à la mi-avril. On avait transféré d’un hôpital une dame qui venait d’être opérée au poumon. Elle toussait, mais ce n’était pas anormal dans les circonstances. Son état se détériorait. On l’a testée : « COVID-19 positive ».

Aussitôt, on a testé tout l’étage, tout le personnel, symptômes, pas symptôme.

Le seul ayant été déclaré positif fut M. Masson.

La Dre Geneviève Richer, cheffe de service, est allée annoncer la mauvaise nouvelle à son patient.

« On est arrivés dans sa chambre, masques, blouses, visières, gants… Il était en train d’écouter les informations sur le coronavirus, il était très au courant. On lui a annoncé la nouvelle, il était catastrophé ; mais pas parce qu’il avait peur… parce qu’il pensait avoir répandu le virus partout… Il n’arrêtait pas de s’excuser. »

« J’espère que vous ne l’attraperez pas à cause de moi ! »

M. Masson, 96 ans, est autonome et se déplace un peu partout dans l’établissement, touche les rampes, etc. Voilà ce qui le préoccupait.

Il n’a développé aucun symptôme pendant les trois semaines où il a été isolé dans la « zone chaude »… où il était le seul à tourner un peu en rond.

« Il a été aussi surpris d’apprendre qu’il était guéri », dit la Dre Richer.

Je sais qu’on abuse des métaphores militaires ces jours-ci, mais vers le 8 mai, le lieutenant Masson n’avait gardé de la COVID-19 que le V.

La dame, elle, est retournée à l’hôpital, où elle est morte.

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À 18 ans révolus, François-Jean Masson a quitté le collège Mont-Saint-Louis pour aller faire la guerre aux armées d’Hitler. C’était avant la Conscription, rien ne l’y obligeait. « Ma mère n’était pas contre. Hitler était en train de virer le monde à l’envers. La guerre, c’est la guerre ! »

Des amis se sont engagés dans l’armée de terre, d’autres dans l’aviation. Il a choisi la marine. On l’a affecté à une corvette au port d’Halifax. Ces navires de taille moyenne escortaient les immenses convois qui ravitaillaient l’Angleterre.

« Il pouvait y avoir 150, 200 bateaux dans ces convois. On partait des fois de New York ou de Boston, et on remontait la côte, on se rendait à Terre-Neuve et, de là, on traversait l’Atlantique. Mais, moi, je n’ai jamais fait la traversée complète. »

Leur tâche était de protéger les convois des attaques allemandes.

« Il y avait des sous-marins partout, les U-Boote. On ne savait pas qu’ils arriveraient. Nous, on a été chanceux, on n’a jamais été attaqués, mais des fois en avant ou en arrière du convoi, un bateau coulait… Imaginez des convois de plusieurs milles de long… »

Les corvettes étaient munies de canons antiaériens et de bombes sous-marines, « des barils de dynamite de 400 livres », qu’on lâchait dans l’océan quand on croyait avoir détecté un sous-marin, même si les instruments de repérage n’étaient pas très précis.

D’après le gouvernement fédéral, 2000 marins canadiens sont morts pendant la « bataille de l’Atlantique », plus 1600 de la marine marchande et 752 de l’aviation. Les attaques allemandes ont fait couler 500 000 tonnes d’équipement. Mais l’essentiel s’est rendu à bon port.

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Comme beaucoup, M. Masson est revenu sans métier, et sans goût pour reprendre les études avec des personnes de cinq ans plus jeunes. Il a fait carrière dans la construction, s’est marié, a eu quatre enfants.

Et quand il a eu des ennuis de santé, il est allé rejoindre d’anciens compagnons d’armes dans ce qui était autrefois l’hôpital des anciens combattants. Ceux qui ont fait la campagne d’Italie. Le débarquement de Normandie. Ceux qui ont libéré aux Pays-Bas, où leur souvenir, entretenu de génération en génération, est plus vif que dans leur propre pays.

Les plus jeunes ont 95 ans. Ceux de la Corée, dans les 80 avancés.

Cet hôpital n’est pas au bord de l’eau pour rien. C’est par bateau pendant la guerre qu’on y ramenait des blessés.

La Dre Richer a accompagné d’anciens militaires dans des voyages commémoratifs en France, aux Pays-Bas. Il y a celui qui a insisté pour mettre ses pieds dans l’eau de Juno Beach. Celui qui voulait visiter l’hospice, d’un coup que leurs anciennes « blondes » normandes y seraient…

Il y avait, partout, une vive émotion, une profonde camaraderie et une fierté qui se passaient de mots.

Ces jours-ci, normalement, il serait tout juste revenu des Pays-Bas pour les célébrations du 75anniversaire de l’armistice.

Peut-être une autre fois, mais le temps presse…

« Ils ont une force incroyable. Malgré leur âge, même quand ils sont en chaise roulante ou accompagnés d’une bouteille d’oxygène, ils pouvaient finir la soirée bien après nous en buvant du calvados et en écoutant de la musique de big band. Le lendemain, ils étaient debout à l’aube, habit brossé, bottes cirées. Ils sont pas mal plus tough que nous ! »

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L’histoire de M. Masson est un peu l’envers de celle des CHSLD infernaux.

L’ancien hôpital des anciens combattants était géré par le gouvernement fédéral jusqu’en 2016. L’établissement maintient un niveau exceptionnel de soins et, encore aujourd’hui, il y a un médecin de garde en tout temps.

Le nombre d’anciens combattants diminuant, le fédéral a décidé de transférer l’hôpital au gouvernement du Québec il y a quatre ans. Le ministère de la Santé et des Services sociaux était censé le gérer avec un surcroît de services grâce à une subvention fédérale lui étant spécialement destinée. On a gardé pour les anciens combattants quelques étages et des chambres disponibles, tandis que le reste de l’établissement est un CHSLD « ordinaire », où quand même la « culture » de l’organisation met la barre haut.

L’an dernier, la Cour supérieure a autorisé une action collective d’anciens combattants contre Ottawa et Québec.

Ils estiment que, malgré des versements de 30 millions du fédéral, le niveau du personnel a diminué de 40 %, que les spécialistes y viennent moins souvent, qu’on fait affaire avec le personnel roulant des agences, bref, que la promesse d’Ottawa n’a pas été tenue.

L’argent, plaident-ils, est allé dans le grand trou noir de ces fameux « CIUSSS », acronyme qui nous permet de ne pas écrire chaque fois tout au long « Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux “et de quelques ratons laveurs” ».

Il n’en reste pas moins que chacun y a une chambre individuelle, qu’il y a beaucoup d’espace et plus de personnel que dans le CHSLD moyen.

C’est « en reconnaissance par l’État de leur service à la nation » qu’on a maintenu un niveau de soins excellent pour ces anciens jeunes hommes et anciennes jeunes femmes qui ont affronté la mort des années durant.

C’est bien, du moins.

Ça ne justifie pas la supposée « normalité » de tant d’autres CHSLD. Les soins décents sont-ils à ce point un luxe ?