Cédric Comeau est en quarantaine depuis quatre ans.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Il n’a pas la COVID-19, mais il est malade.

Malade dans sa tête.

Cédric, 25 ans, est schizophrène. Depuis quatre ans, il est pensionnaire à l’Institut Douglas, à Verdun.

Parfois, il n’en peut plus des murs qui l’entourent, qui l’enferment. Alors, il prend la fuite. Il erre dans les rues de Montréal, fume du pot avec des gars comme lui. Des jeunes poqués de la vie, souvent des sans-abri.

Chaque fois, la police le retrouve et le ramène à l’Institut. Cédric obtempère. Il ne fait jamais d’histoires.

Ces derniers temps, ses fugues étaient plus rares. « Il avait commencé à accepter de faire des activités là-bas, raconte son père, Christian Comeau. Des travaux de menuiserie. Il est capable de se concentrer, comprend très bien. »

Puis est arrivée la pandémie. Plus de visites, plus de sorties supervisées. Cédric étouffait. « Je n’aime pas ça, être embarré en dedans », dit-il.

Cédric a escaladé la clôture.

Comme d’habitude, il a échoué dans la rue, où il est tombé sur deux amis. Ensemble, ils ont pris le métro jusqu’à Mont-Royal, puis ont gravi la montagne. Ils ont allumé un joint.

Comme d’habitude, la police est arrivée.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

« Maintenant que le Québec entame son déconfinement et que les commerces rouvrent leurs portes, y aurait-il lieu de mettre un terme aux amendes ? Ne serait-il pas temps, pour la police, de relâcher un peu la pression ? » se demande notre chroniqueuse. 

Mais cette fois, avant d’embarquer Cédric pour le ramener à l’Institut Douglas, les policiers lui ont collé une amende de 1546 $. C’est que, voyez-vous, ce jeune schizophrène, interné depuis quatre ans, ne respectait pas les règles de distanciation dictées par la Santé publique.

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Christian Comeau était d’accord avec François Legault lorsque ce dernier a dit faire « confiance au bon jugement des forces de l’ordre pour l’émission de contraventions ».

Il trouvait ça plein de bon sens.

Depuis, il a dû réviser sa position. « Les policiers savaient que Cédric avait des problèmes de santé mentale, puisqu’ils l’ont embarqué pour le ramener à Douglas… »

Mais où diable était passé leur bon jugement ?

Jonathan Proulx, infirmier à Douglas, pense qu’ils l’avaient oublié au vestiaire. « Le patient était en fuite, il fallait juste nous le ramener. »

Pas lui donner un ticket de 1546 $.

Pas plus à Cédric qu’aux deux jeunes qui fumaient du pot avec lui, sur le mont Royal.

Parce qu’évidemment, Cédric n’a pas pu enfreindre les règles de distanciation physique à lui tout seul. Ses copains ont chacun écopé d’une amende de 1546 $. « Je trouve ça ordinaire. Donner des tickets à des itinérants, ça fait juste les marginaliser encore plus », dit Jonathan Proulx.

PHOTO FOURNIE PAR CHRISTIAN COMEAU

Cédric Comeau et son père, Christian

Ça fait des années que tous les intervenants de la planète et leur mère dénoncent cette mesure de répression comme étant totalement contre-productive. La police elle-même n’y croit pas. « La règle générale, c’est de ne pas remettre des constats, dit l’inspecteur André Durocher, du SPVM. Ce n’est pas l’option numéro un avec les sans-abri. »

C’est d’autant plus vrai en temps de pandémie, quand les refuges sont fermés et que les sans-abri sont coincés dans l’espace public. Sans nulle part, ou presque, où s’isoler.

Alors, il est où, ce bon jugement ?

Bien sûr, il y a plein d’excellents policiers capables d’exercer un excellent jugement. La grande majorité d’entre eux, sans aucun doute.

Mais il y en a de moins bons. Et quand des pouvoirs exceptionnels, en ces temps exceptionnels, sont placés entre leurs mains, c’est inévitable : ça dérape.

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De retour à l’Institut Douglas, Cédric a jeté le constat d’infraction à la poubelle, pensant peut-être le faire disparaître. « Je trouve ça bizarre, parce que je ne connaissais pas la loi. »

Je le soupçonne de ne pas être le seul.

Nul n’est censé ignorer la loi, d’accord, mais qui peut vraiment se vanter de connaître en détail le décret sur l’état d’urgence sanitaire adopté par Québec ?

Par exemple, combien faut-il de personnes, au juste, pour former un rassemblement ? Comme le décret ne le précise pas, les corps policiers ne s’entendent pas. Dans certaines régions, c’est deux personnes, dans d’autres, c’est trois…

À Montréal, le SPVM a changé sa définition en cours de route. « La définition d’un rassemblement, c’est deux personnes et plus », dit André Durocher. Mais les autorités sanitaires, ajoute-t-il, ont récemment demandé aux policiers « d’y aller avec trois personnes ».

N’est-ce pas un peu arbitraire ?

Si la police décide tout d’un coup de faire passer de deux à trois le nombre minimal de personnes formant un rassemblement, que fait-on des amendes distribuées aux couples qui ont été punis pour s’être « rassemblés » alors qu’ils n’habitaient pas sous le même toit ?

Et puis tant qu’on y est, pourquoi a-t-on puni ces couples-là et pas d’autres ?

Simplement parce qu’on est tombé sur eux, répond l’inspecteur Durocher. La police, dit-il, ne donne pas des tickets à tous les automobilistes qui brûlent un feu rouge.

Il n’y a donc pas de profilage social, monsieur l’inspecteur ?

Il rit. « Non ! Il n’y a pas de profilage. »

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Je suis bien prête à le croire. N’empêche, ces amendes hyper salées n’ont pas le même impact pour tout le monde. Mille cinq cent quarante-six dollars, c’est quoi ? Deux mois d’épicerie pour une famille moyenne ?

Ces amendes astronomiques servent à sanctionner des gestes qui étaient encore banals il y a deux mois, alors que le chômage monte en flèche, que des entreprises coulent, que des millions de gens n’ont jamais été aussi angoissés de leur vie…

Sans compter que tous ne sont pas égaux dans le confinement. On ne s’isole pas de la même façon dans une maison cossue d’Outremont que dans un HLM de Saint-Laurent. Une sortie au parc devient, pour certains, une question de survie.

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Quelques villes canadiennes n’ont délivré aucun constat d’infraction depuis le début de la crise, préférant la sensibilisation à la répression.

À Montréal, bonne nouvelle : le nombre de constats a chuté de moitié en deux semaines. Le SPVM a remis 208 constats entre le 26 avril et le 3 mai, contre 396 constats la semaine précédente.

Ce n’est pas parce que les policiers sont moins stricts, explique l’inspecteur Durocher, mais parce que les Montréalais respectent davantage les consignes. « À l’épicerie, on se fait regarder de travers quand on va dans le sens contraire d’une allée. Il y a beaucoup d’autorégulation. »

Bref, les gens ont compris les règles du jeu, du moins dans leurs grandes lignes. Et ils les respectent.

Maintenant que c’est fait, maintenant que le Québec entame son déconfinement et que les commerces rouvrent leurs portes, y aurait-il lieu de mettre un terme aux amendes ?

Ne serait-il pas temps, pour la police, de relâcher un peu la pression ?

« Ce n’est pas au SPVM de le faire, dit l’inspecteur. Le corps policier est en appui à la Santé publique. C’est un décret qu’on nous a demandé de faire appliquer. »

Pour de plus amples renseignements, prière de vous adresser au trio de 13 h.