Deux suicides dans des établissements pour aînés et au moins une tentative ratée liée à la crise actuelle. Des résidants de CHSLD qui cessent de manger « parce que ça ne vaut plus la peine ». Une hausse de 25 % des appels de détresse provenant des 65 ans et plus chez Suicide Action. Après la COVID-19, la détresse fait des victimes chez les personnes âgées.

Katia Gagnon Katia Gagnon
La Presse

Gabrielle Duchaine Gabrielle Duchaine
La Presse

Le matin du 29 avril, Bertrand Mayer s’est réveillé tôt. Il a dit à sa femme de rester au lit pendant qu’il allait faire du café. Mais l’homme de 85 ans n’a pas fait de café. Il est sorti sur son balcon. Et il s’est donné la mort, à la résidence Bleu Horizon de Rouyn-Noranda.

Le confinement dû à la COVID-19 a été une épreuve qui s’est révélée fatale pour cet octogénaire qui était très actif et sociable, croit son petit-fils Jean-François Mayer. « La veille de sa mort, il a dit à ma grand-mère qu’il se sentait en prison, dit M. Mayer, en entrevue à La Presse. Et le lendemain… il est arrivé ce qui est arrivé. »

« Mon grand-père, c’est depuis l’isolement obligatoire qu’il ne filait plus. C’était quelqu’un qui sortait tous les jours, qui allait prendre son café, qui voyait ses amis. En se retrouvant isolé, en ne pouvant plus voir personne ni sa famille, il a commencé à déprimer », poursuit M. Mayer.

C’est l’isolement qui l’a rongé.

Jean-François Mayer

Deux jours auparavant, sa femme, inquiète, avait fait venir une infirmière. « L’infirmière l’a examiné, mais il était en forme, physiquement. C’est mentalement que ça n’allait pas. »

Cet ancien camionneur, qui venait de fêter ses 85 ans, avait emménagé à la résidence Bleu Horizon il y a trois ans. « À sa fête, plusieurs membres de la famille étaient allés le voir, dehors, avec une banderole pour lui souhaiter bonne fête. Ç’a été notre dernier contact avec lui. »

En fin de semaine, à Montréal, une femme a aussi mis fin à ses jours dans une résidence pour aînés. La femme de 81 ans, qui habitait à la résidence Château Beaurivage, avait été très affectée par la mort de son mari, il y a quatre ans. Le confinement, et l’impossibilité pour elle de voir sa famille, aurait ajouté à ses souffrances.

Selon nos informations, les policiers de la Sûreté du Québec sont intervenus à au moins une autre reprise pour une tentative de suicide d’une dame âgée directement liée à la crise de la COVID-19.

« La détresse psychologique est en train de s’installer chez les aînés », a estimé mardi la ministre des Aînés, Marguerite Blais. La ministre participait à la conférence journalière du premier ministre François Legault, où on a annoncé un premier assouplissement des mesures de confinement des aînés.

Hausse de 25 % des appels d’aînés à Suicide Action

Chez Suicide Action Montréal (SAM) on s’inquiète aussi. Au cours du dernier mois, l’organisme a constaté une hausse de 25 % des appels de détresse provenant de personnes âgées de plus de 65 ans sur sa ligne d’écoute, indique Luc Vallerand, directeur général de SAM. L’organisme se rendra dans les résidences et les CHSLD pour faire des activités de prévention.

« Nous avons une préoccupation plus grande pour ce groupe d’âge, dit M. Vallerand. Normalement, quand on intervient, c’est pour mobiliser les forces de la personne, mais aussi son réseau. Or, dans le contexte actuel, c’est plus difficile parce que les proches ne peuvent pas rencontrer la personne. Ça accentue le sentiment de solitude. C’est aussi plus difficile de repérer les personnes en détresse. »

« Il y a vraiment une baisse dans le moral des gens. Le confinement pour les gens âgés va durer longtemps et il n’y a pas de lumière au bout du tunnel. Quelle est la raison de vivre d’une personne de 92 ans ? Souvent, c’est ses enfants, ses petits-enfants. Les gens nous disent qu’ils s’en ennuient », renchérit Caroline Sauriol, directrice générale de l’organisme les Petits Frères, dont les bénévoles sont en contact avec 1700 personnes âgées parmi les plus vulnérables du Québec.

« Et ça, c’est pour ceux qui ont une famille. Il y a aussi les gens qui sont seuls. Si on ajoute à ça la situation dans les résidences où les soins sont altérés… Plus ceux qui vivent dans des endroits où il y a des cas. C’est comme une bombe à retardement. Ils se disent : je suis le prochain. »

Le stress vécu par nos aînés en ce moment, c’est vraiment très lourd.

Caroline Sauriol, directrice générale de l’organisme les Petits Frères

Au cours d’une année standard, à l’échelle du Québec, environ 140 aînés se donnent la mort. Difficile, à l’heure actuelle, de détecter un mouvement dans ces chiffres. « Mais il est certain que deux suicides d’aînés dans une si courte période, ça suscite un questionnement », dit la gérontopsychiatre Jessika Roy-Desruisseaux. Cela dit, les suicides ont souvent plusieurs causes, la plupart du temps complexes : il est donc difficile d’établir un lien direct de cause à effet entre un suicide et la pandémie.

Mais pour la psychiatre, il est néanmoins grand temps d’assouplir les mesures de confinement pour la clientèle qui vit en résidence pour aînés. « Le confinement, c’est particulièrement difficile pour les gens qui vivent en résidence. Ils ont parfois un tout petit appartement, ils ne peuvent plus descendre pour les repas. Ils font une marche dans le corridor, ils n’ont aucune visite… ce sont souvent des gens autonomes, actifs, qui ont toute leur tête. Il faut leur redonner de la latitude. »

« S’ils sont pour mourir de peine parce qu’ils ne sortent pas, peut-être peuvent-ils prendre le risque de sortir et contracter la maladie. Le système de santé a l’air d’être capable de les accueillir. »

« Elle n’a plus de larmes »

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Dorothée Nadon, 101 ans

Mais la détresse frappe également de plein fouet les aînés qui vivent en CHSLD. Odile Gascon craint que sa mère, Dorothée Nadon, se laisse mourir si elle ne va pas la voir bientôt. La vieille dame de 101 ans n’a pas la COVID-19. Son test était négatif. Mais la centenaire perd chaque jour un peu de sa vitalité et ses enfants sont témoins de son déclin, complètement impuissants.

« Elle est déprimée. On le voit. Elle dit qu’elle s’ennuie. Elle ne mange presque plus. Elle a beaucoup maigri. Elle en perd. Son médecin nous a dit qu’elle est en train de s’en aller. C’est triste de voir dans quel état elle est. Elle n’a presque plus de cheveux. Je ne sais pas si elle pèse 100 livres, dit Mme Gascon. Elle décline de plus en plus. Je ne suis pas certaine de la revoir un jour. »

Sa mère n’est plus habillée et est constamment alitée. Elle est sourde et dit à sa famille que son appareil ne fonctionne plus. Elle n’a plus la notion du temps, et ne reconnaît plus les soignants. « Pour passer le temps, elle découpe des napkins ! », se désole Mme Gascon.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Odile Gascon craint que sa mère, âgée de 101 ans, se laisse mourir si elle ne va pas la voir bientôt dans le CHSLD où elle demeure.

Je trouve qu’ils payent cher, les vieux, pour ce qui est en train de se passer.

Odile Gascon

Lors des conversations sur FaceTime que la vieille dame a avec sa famille, et qui se déroulent par petits cartons interposés à cause de sa surdité, elle leur dit qu’elle « pleure en dedans, parce qu’elle n’a plus de larmes ».

Et ces bénéficiaires qui vivent en CHSLD ne sont pas touchés par les mesures annoncées mardi, souligne Caroline Sauriol. « Ce sont les personnes les plus souffrantes. Ceux qui n’ont pas de voix, c’est les gens en CHSLD. Il ne faut pas les oublier. C’est épouvantable, ce qu’ils vivent. On a des gens qui ont été autorisés récemment à sortir dans le corridor, mais le corridor était plein de civières. Il y en a qui arrêtent de manger parce que ça ne vaut plus la peine. C’est des choses qu’on entend. Il y a beaucoup de peine. Des propos suicidaires, il y en a. »

Si vous avez besoin de soutien, si vous avez des idées suicidaires ou si vous êtes inquiet pour un de vos proches, composez le 1 866 APPELLE (1 866 277-3553). Un intervenant en prévention du suicide est disponible pour vous 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Vous pouvez aussi consulter le site commentparlerdusuicide.com

— Avec la collaboration de Caroline Touzin et de Daniel Renaud, La Presse