Après huit jours comme volontaire dans un CHSLD de Laval, Nadia Lambert, infirmière depuis 20 ans et enseignante auprès de futurs préposés aux bénéficiaires, a jeté l’éponge, outrée par ce qu’elle dit y avoir vu.

Janie Gosselin
Janie Gosselin La Presse

Le transfert d’un patient infecté de la COVID-19 d’une zone chaude à une zone froide ; l’absence d’espace tampon pour retirer l’équipement de protection ; le manque de matériel pour prendre soin des patients : c’est ce que soutient avoir constaté dans un CHSLD de Laval à la fin du mois d’avril la femme de 39 ans.

« J’ai vu l’horreur… J’ai vu littéralement un génocide sous mes yeux », écrit Nadia Lambert, dans une publication retransmise plus de 20 000 fois en 24 heures sur Facebook.

« Je sais que le mot [génocide] est gros, je ne veux pas minimiser les gens qui ont vécu ça, précise-t-elle au téléphone. Ce que j’ai vu, ça ressemble vraiment à la guerre. Ce n’est pas juste une guerre, parce que moi, je m’en allais à la guerre au virus, je me sentais prête à aller attaquer ce virus-là qui était invisible. Ce que je me suis rendu compte, c’est que le pire, ce n’est pas le virus, ce sont les traîtres. »

Consignes

Ces « traîtres », pour rester dans le langage guerrier, ce sont, pour elle, des dirigeants qui ont pris des décisions qui vont à l’encontre de ce qu’elle a appris et enseigné.

Des consignes comme celle de porter un seul masque de procédure par jour, autant que possible, en le mettant dans une enveloppe pour l’heure du dîner, illustre-t-elle. Résultat : pour éviter de devoir enlever et remettre un masque possiblement contaminé, elle a préféré le garder en place. « Toute la journée, je n’ai pas bu ni mangé », lance-t-elle, ajoutant s’être sentie près de défaillir.

En cas de pénurie réelle de masques de procédure, l’Institut national de santé publique du Québec recommande la réutilisation du même masque s’il est en bon état, en le pliant pour que l’extérieur soit replié sur lui-même. Ce n’est pas le cas en situation de pénurie appréhendée ou lorsque les masques sont disponibles.

Il n’a pas été possible samedi de confirmer tous les dires de Mme Lambert, notamment au sujet des consignes sur l’utilisation des masques, auprès du Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Laval ni du CHSLD où elle a travaillé. Mme Lambert n’a pas voulu nommer ce dernier publiquement, expliquant que son but n’était pas de faire du mal à quelqu’un, mais de trouver des solutions.

Le CISSS s’est contenté de confirmer une « gestion très rigoureuse » de l’équipement de protection individuelle.

Transfert

Le transfert d’un patient atteint de la COVID-19 vers un autre secteur du CHSLD avait aussi été dénoncé par le Syndicat des travailleuses et travailleurs du CISSS de Laval (CSN), qui ne représente pas Mme Lambert. « On a été alertés la journée même, on a fait des pieds et des mains pour ne pas que ça se fasse », a déploré la présidente du syndicat Marjolaine Aubé.

Du côté du service des communications du CISSS de Laval, on a confirmé le transfert d’un patient, le 22 avril, d’une zone rouge vers sa chambre d’origine, en spécifiant que c’était « à la demande du médecin traitant d’un résidant et en accord avec un microbiologiste », parce qu’il refusait de s’alimenter, indique-t-on dans un courriel. C’était après une recommandation de mettre fin à l’usage de la zone pour maintenir les résidants dans leurs chambres, explique le CISSS, sans préciser d’où émanait la recommandation.

Le CISSS a dit avoir tenté de communiquer à plusieurs reprises avec Mme Lambert « afin d’entendre de vive voix son témoignage et de pouvoir vérifier les faits rapportés » après un courriel envoyé à la direction contenant ses récriminations, sans succès.

« On prend les allégations au sérieux et on va faire les vérifications qui s’imposent », a-t-on répondu du côté du cabinet de la ministre de la Santé et des Services sociaux Danielle McCann après avoir pris connaissance de la publication.

Après avoir quitté le CHSLD, Nadia Lambert s’est installée dans un hôtel, loin de son conjoint et de ses fils de 12 et 15 ans, pour une quarantaine. Elle s’inquiète d’un stress de choc post-traumatique. À plusieurs reprises au téléphone, sa voix se brise. Elle est persuadée que sa vie « sera à jamais changée », dit-elle.

« J’ai tout essayé, j’ai fait du mieux que j’ai pu pour aider les patients, plaide-t-elle. On n’était pas équipés pour en prendre soin et on ne peut gagner la guerre à l’empathie seulement. »