Des montagnes de papier, des documents transmis par télécopieur, des installations où la distanciation physique est impossible : après deux éclosions et la mort d’un des leurs, un groupe de médecins en santé publique dénoncent le fait qu’ils travaillent dans un secteur où les recommandations qu’ils formulent eux-mêmes sont impossibles à appliquer.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

« On est des cordonniers mal chaussés », a illustré Thierry Arseneau, porte-parole de Jeunes médecins pour la santé publique. Le Dr Huy Hao Dao, le premier professionnel de la santé à succomber à la COVID-19 il y a 10 jours, en était membre.

« On a commencé la crise avec peu de moyens », a dit M. Arseneau. « Les dossiers papier et le manque d’infrastructure informatique nous empêchent de faire du télétravail. »

Le Dr Dao travaillait à la direction de santé publique (DSP) de la Montérégie, frappée par une éclosion de COVID-19 au début du mois. Fin mars, c’était la DSP de l’Estrie qui devenait la première à voir ses activités perturbées par le coronavirus. À la DSP de Laval, on déplore « quelques cas sporadiques, mais sans lien évident entre eux », selon la porte-parole Judith Goudreau.

« On est inquiets, a dit le Dr Arseneau. Notre demande concrète, c’est une injection massive de ressources. Il y en a eu dans d’autres domaines de la santé, mais on a besoin d’un investissement majeur en informatique. […] Il y a des efforts qui ont été débutés, mais ça prend un changement de vitesse, parce qu’actuellement, ce n’est pas suffisant pour protéger nos équipes. »

« On n’a jamais été une priorité d’informatisation »

Isabelle Samson, présidente de l’Association des spécialistes en médecine préventive du Québec, confirme que la volonté de plusieurs professionnels de se tourner vers le télétravail est rendue difficile à cause du manque d’outils en place : les enquêtes épidémiologiques se font toujours avec du papier, les résultats d’analyses arrivent par télécopieur.

« Le fait qu’on n’a jamais été une priorité d’informatisation ou de connexion avec le réseau de la santé, c’est sûr que ça a eu un impact », a-t-elle affirmé en entrevue téléphonique. « Les DSP sont mal informatisées et sont souvent entassées dans des cubicules. »

Ces problèmes ont un impact sur les risques auxquels s’exposent les travailleurs des DSP, mais aussi sur le service qu’ils peuvent offrir à la population, selon la Dre Samson.

« On investit beaucoup dans le milieu hospitalier, on investit beaucoup dans les soins, ma propre Fédération des médecins spécialistes est constamment dans les soins, mais ce n’est pas juste là que ça se passe », a-t-elle dit. « Si on ne s’occupe pas de nous, si on n’a pas la main-d’œuvre nécessaire et les systèmes informatiques nécessaires, on ne sera pas réactifs. Si on n’est pas réactifs, les éclosions vont apparaître. »

Thierry Arseneau et Isabelle Samson montrent tous les deux du doigt le mandat du ministre de la Santé Gaétan Barrette, il y a quelques années, comme période noire pour la santé publique et déplorent des coupes importantes dans les budgets du secteur.

Joint au téléphone, M. Barrette a refusé de porter le blâme : « Il me semble que ce n’est pas le moment de faire ce genre d’analyse. On tombe dans un corporatisme », a-t-il affirmé. Quant au télétravail, il ne se souvient pas qu’il s’agisse d’une demande sur laquelle il a eu à se pencher pendant son mandat.

« De toute façon, dès qu’on parle de santé, tout le monde se décrit comme le parent pauvre du système, a continué l’ex-ministre devenu député. C’est sûr qu’on avait des priorités, comme les soins à domicile et les CHSLD. »