Elles ont consacré leur vie au service des autres. Maintenant, ce sont elles qui ont besoin d’aide. La COVID-19 est entrée chez les sœurs de Sainte-Croix, dans le nord de Montréal, et il manque cruellement de personnel pour veiller sur la centaine de religieuses âgées qui occupent l’infirmerie de la congrégation.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

« On est à peu près 30 qui ne sont pas à l’infirmerie. Mais nous avons toutes 70 ans et plus. J’ai 80 ans et je suis dans les plus jeunes. Alors ils ne veulent pas qu’on monte aider à l’infirmerie, parce que si on se met à contaminer tout le monde, ça ne sera pas mieux », explique Claire Lanthier, la sœur qui assure les fonctions d’animatrice locale dans le grand immeuble des Sainte-Croix, boulevard de la Côte-Vertu, dans l’arrondissement de Saint-Laurent.

Outre les 30 religieuses autonomes, l’édifice abrite une centaine de sœurs qui ont besoin de soins, dans la section infirmerie. Il s’agit en grande majorité d’anciennes enseignantes. Plusieurs ont travaillé comme missionnaires dans des pays en voie de développement ou œuvré dans des organismes de bienfaisance pour les plus démunis au Québec.

En temps normal, l’endroit compte 126 employés. Comme ailleurs, l’arrivée du virus a provoqué le départ de nombreux travailleurs. Et la congrégation peine à obtenir des renforts du secteur public ou des agences privées.

Nous, on s’est toujours occupées de nos sœurs. On avait une bonne équipe, mais on manque de personnel actuellement. Et on n’est pas reconnues dans le système.

Sœur Claire Lanthier

30 tests pour plus de 300 personnes

« On a de grands besoins ici. La moyenne d’âge est de 90 ans. J’ai des religieuses de 99 ans, 102 ans, 105 ans. J’ai déjà sept décès et un huitième qui s’en vient. J’ai des cas de COVID-19, mais je ne peux même pas vous dire combien », déplore Sophie Ménard, directrice des ressources humaines de la résidence. Son ton est exaspéré au téléphone.

« J’ai 200 religieuses et 126 employés, mais on m’a envoyé 30 tests pour la COVID-19, c’est tout. On a des gens qui développent des symptômes, comme de la fièvre. Peut-être que c’est la COVID-19, peut-être pas. Je ne peux pas le savoir parce que je ne peux pas tester », rage-t-elle.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

L’édifice des sœurs de Sainte-Croix, dans le nord de Montréal

« C’est très difficile d’obtenir des renseignements avec les CIUSSS. C’est une grosse machine, on nous fait parler à plusieurs personnes. Ça fait au moins trois semaines qu’on leur parle de nos besoins en main-d’œuvre. Ils nous demandent des statistiques sur le nombre de cas chez nous, mais on n’est pas approvisionnés en tests », ajoute la gestionnaire.

Même les résidantes qui ne sont pas malades souffrent de l’absence de nombreux employés.

« Ce sont des personnes âgées, elles ne peuvent pas être alitées 24 heures sur 24. Il faut les faire bouger, changer les lits, donner des bains, les aider à manger. De jour, on est quand même corrects. Mais le soir, oubliez ça. Je n’ai pas de personnel pour repositionner les gens dans leur lit », affirme Mme Ménard.

Besoin d’aide

« Je fais faire des heures de fou au personnel qui reste. On a une très petite équipe de huit cadres et tout le monde met la main à la pâte. Je suis ici depuis le 11 avril, sans arrêt. Ma directrice de soins aussi, mais elle va avoir besoin d’une pause à un moment donné. Mon personnel a 56 ans en moyenne. Je ne peux pas lui demander de faire 12 heures par jour pendant cinq jours, il va s’épuiser », dit-elle.

Il me manquerait une dizaine de préposés aux bénéficiaires pour les quarts de soir, et six personnes pour les quarts de nuit. Et des infirmières et infirmières auxiliaires pour distribuer la médication, parce que mes infirmières sont épuisées.

Sophie Ménard, directrice des ressources humaines des sœurs de Sainte-Croix

Les sœurs ont besoin d’aide, mais les gestionnaires n’ont pas le temps de former des bénévoles sans expertise qui voudraient apprendre le métier aujourd’hui. Il faut des gens qui s’y connaissent. « On pourrait prendre des physiothérapeutes ou des ergothérapeutes, par contre, car dans leur formation ils apprennent à forcer et à positionner une personne âgée. »

Enseignantes et missionnaires

Les sœurs de Sainte-Croix se sont installées au Québec en 1847, l’année de la grande épidémie de typhus. Le groupe a toujours adopté une philosophie de service public, en se spécialisant dans l’enseignement. Des générations d’enfants ont été instruites dans ses écoles un peu partout au Québec.

Ghislaine Roquet, sœur de Sainte-Croix et professeure de philosophie, a participé à la rédaction du rapport Parent, qui a jeté en 1963 et 1964 les bases du système d’éducation laïque moderne du Québec.

Après la laïcisation, les religieuses de la congrégation ont été nombreuses à continuer d’enseigner dans le système public. « J’ai travaillé 25 ans comme prof de maths, surtout à la polyvalente Lucien-Pagé », raconte la sœur Claire Lanthier.

« À l’époque de la Révolution tranquille, il y avait de l’hostilité envers nous. Aujourd’hui, c’est de l’indifférence », dit-elle.

Alimentation spirituelle

Parmi les récents décès à la résidence, cinq religieuses avaient été déclarées positives à la COVID-19. Claire Lanthier a dû les faire incinérer avant qu’elles soient enterrées dans le petit cimetière adjacent à l’immeuble. Pas de messe, pas de cercueil ouvert, pandémie oblige.

Pour entretenir le moral des résidantes isolées, elle les incite à s’appeler au téléphone d’une chambre à l’autre « pour placoter ». Elle leur organise aussi une programmation variée sur le circuit de télévision interne.

« On diffuse tous les matins le chapelet de Lourdes et la messe du pape ou d’un autre endroit. On arrive à leur donner un peu d’alimentation spirituelle. Elles ont besoin de ça », dit-elle.