Vous vous souvenez du slogan « Si la vie vous intéresse » que les Forces armées canadiennes ont déjà utilisé dans le cadre de leurs campagnes de recrutement ? J’ai longtemps trouvé qu’il était d’un goût douteux. Plus maintenant.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

J’ai repensé à ce slogan en lisant l’incroyable témoignage qu’une jeune infirmière de 22 ans a publié sur Facebook mardi dernier et qui a été largement lu, commenté et partagé. Sandrine Valence-Lanoue raconte le bouleversement qu’elle connaît depuis qu’on lui a annoncé, le 15 avril dernier, qu’elle devait quitter son rôle d’infirmière en périnatalité pour aller prêter main-forte dans un CHSLD de la couronne nord.

La jeune infirmière, qui possède seulement dix mois d’expérience, a accueilli la nouvelle en éclatant en sanglots. « Depuis le début de mes études, je me suis toujours fait une promesse : démissionner avant d’être obligée d’aller travailler en CHSLD, peu importe la raison. C’est plus fort que moi, j’en ai une peur bleue », écrit-elle dans son long témoignage.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Les appels à l’aide du gouvernement continuent de se multiplier afin d’aider à contrôler la situation dans les CHSLD de la province : médecins spécialistes, médecins généralistes, infirmières, préposés, étudiants, citoyens ordinaires et personnel militaire ont répondu à l’appel au cours des derniers jours.

Sandrine Valence-Lanoue raconte ensuite son arrivée dans son nouveau milieu de travail. Celle-ci est saluée par une collègue qui lui « garroche » un téléphone. « C’est toi, l’infirmière ? Tiens, ça, tu le gardes en tout temps sur toi, n’importe qui peut t’appeler, t’as intérêt à répondre, c’est toi qui gères. »

Le « cœur en mille morceaux » et les mains « tremblantes », elle entame son premier quart de travail. « Ça tourne autour de moi, tout le monde crie, essaye de comprendre ce qu’il doit faire. Trente secondes passent, je reçois un appel. Une voix hurle, clairement écœurée et dépassée. “Allô ? C’est toi, l’infirmière, right ? Elle est où, notre relève au deuxième étage ? Envoyez-la, pis toute suite, parce que nous, on a hâte de crisser notre camp.” Je m’obstine pendant deux minutes en essayant de faire comprendre que je n’en sais pas plus, je ne connais rien de la place. Je panique, je garroche à mon tour le téléphone à quelqu’un qui semble plus s’y connaître. »

PHOTO FOURNIE PAR SANDRINE VALENCE-LANOUE

Sandrine Valence-Lanoue, jeune infirmière de 22 ans, vient de quitter son poste d’infirmière en périnatalité pour aller prêter main-forte dans un CHSLD de la couronne nord.

Le premier soir, on lui confie la responsabilité de deux étages comptant 33 patients chacun. Au bout de trois nuits de travail, elle apprend qu’elle doit travailler au troisième étage, là où 31 des 33 patients ont eu un test positif. « J’ai le goût de pleurer devant tout le monde. » Finalement, elle découvre qu’elle sera la seule infirmière pour les trois étages. Cela représente environ une centaine de patients.

Si la vie vous intéresse…

J’ai échangé plusieurs textos hier avec Sandrine Valence-Lanoue. Elle m’a confirmé que la situation chaotique qui règne dans le CHSLD où elle a été déplacée ne s’était pas améliorée. « Nous sommes encore laissés à nous-mêmes, m’a-t-elle écrit. Étant de nuit, c’est très anxiogène, car chaque coup de fil que je donne signifie que je vais déranger quelqu’un alors que la personne se repose à la maison. »

Sandrine Valence-Lanoue vient de terminer une séquence de 10 jours de travail. Elle a profité des quelques journées de congé devant elle pour subir un test de dépistage de la COVID-19. Elle attend les résultats. Pour le reste, elle a du mal à se changer les idées.

Si elle bénéficie de l’appui de son syndicat, la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), elle craint la réaction de ses patrons. « Je ne souhaite en aucun cas blâmer qui que ce soit, ce n’est pas là le but de mon message. Je souhaite simplement faire connaître la réalité des conditions de travail des employés en CHSLD, des conditions qui datent de bien avant cette pandémie, ainsi que des conditions de vie des résidants qui ne méritent absolument pas tout ce qui leur arrive. »

Puis elle ajoute ceci : « La peur est à son comble dans tous les hôpitaux du Québec en ce moment. Les employés sont terrorisés à l’idée de recevoir un appel qui leur dira qu’ils sont forcés d’aller en CHSLD contre leur gré. »

J’ai lu le témoignage de Sandrine Valence-Lanoue en me demandant d’abord si c’était insensé d’envoyer au front une jeune infirmière sans expérience. Puis je me suis interrogé sur la réaction qu’elle a eue. Tout au long de sa formation, n’a-t-elle jamais imaginé qu’elle pourrait vivre une telle chose ?

Sandrine Valence-Lanoue a-t-elle le droit de penser que les soins infirmiers doivent correspondre à un cadre précis ?

J’avoue qu’une grande confusion s’est installée dans ma tête.

Je me suis aussi interrogé sur la formation que reçoivent les milliers d’élèves en soins infirmiers. Sont-ils bien préparés à vivre cette pandémie et les autres qui risquent de se produire ? « Il y a un mythe qui dit qu’une infirmière peut pratiquer partout, m’a dit Luc Mathieu, président de l’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec (OIIQ). Ce n’est pas ça. Lorsqu’elles décrochent leur diplôme, les infirmières choisissent un domaine de prédilection. Compte tenu du contexte de la pandémie, on demande aux infirmières qui œuvrent dans divers domaines d’être aussi compétentes dans un CHSLD. Ça ne fonctionne pas comme ça. »

Ce point de vue est entièrement partagé par Hélène Bailleu, ex-infirmière et directrice générale du cégep régional de Lanaudière. « Le travail en CHSLD est une spécialité en soi, tout comme le travail en périnatalité ou celui en chirurgie. Le rôle des infirmières est particulier dans les CHSLD. »

Le cas de Sandrine Valence-Lanoue renverse Luc Mathieu. « Ce n’est pas normal qu’une infirmière comme elle, après seulement quelques mois d’expérience, se retrouve à jouer le rôle d’infirmière-chef. C’est très préoccupant. »

La formation des infirmières se fait dans 46 des 48 cégeps (c’est le programme le plus important) du Québec. Environ 10 000 élèves suivent cette formation de trois ans pour une moyenne d’environ 2200 diplômes par année. Il y a aussi la voie du baccalauréat, qui attire 50 % des élèves qui sortent des cégeps, qui procure un DEC-bac.

Est-ce que le tremblement de terre que subit en ce moment le système de santé québécois aura un impact sur la formation des infirmières ? « On avait une pensée magique que tout se traite avec des antiviraux ou des antibiotiques, dit Hélène Bailleu. On croyait que l’on pouvait soigner sans danger, que nous étions invincibles. Alors oui, je crois que les programmes s’attarderont davantage sur cet aspect. »

En attendant, les appels à l’aide continuent de se multiplier. Médecins spécialistes, médecins généralistes, infirmières, préposés, étudiants, citoyens ordinaires, personnel militaire et tutti quanti. Nous sommes en mode panique. Nous faisons face à une incontrôlable inondation au sous-sol et on est en train d’éponger le plancher en sortant toutes les serviettes du placard dans un désordre inouï.

Finalement, le slogan « Si la vie vous intéresse » prend tout son sens en ce moment pour les membres des Forces armées canadiennes et tous les travailleurs de la santé qui viennent en renfort dans ces sinistres résidences devenues des champs de bataille.

Sauver des vies, protéger des vies, prolonger des vies, c’est ce que tous ceux qui sont envoyés en renfort dans les CHSLD, avec ou sans préparation, avec ou sans leur accord, tentent de faire en ce moment.