Le premier ministre François Legault a lancé un appel aux travailleurs de la santé jeudi, dans un réseau où 9500 employés sont maintenant absents, a-t-il dit.

Janie Gosselin Janie Gosselin
La Presse

Selon lui, environ 4000 d’entre eux sont en quarantaine après avoir contracté le virus.

« Ça veut dire qu’il y en a quand même 5500 qui sont absents pour d’autres raisons, a dit le premier ministre. Entre autres, on le sait, certaines personnes craignent d’attraper le virus, puis je pense qu’il ne faut pas porter de jugement, il faut les comprendre. »

Malgré tout, il leur a lancé un appel lors de son point de presse quotidien. « On a besoin de vous. »

En 24 heures, 800 nouvelles absences ont été signalées, a-t-il précisé. Si on connaît déjà le manque de main-d’œuvre chez les infirmières, les infirmières auxiliaires et les préposés aux bénéficiaires, M. Legault ne s’est pas avancé davantage sur les emplois normalement occupés par ces 9500 employés. 

« C’est très difficile d’avoir les statistiques exactes, mais le premier ministre laisse entendre qu’il y a 5500 personnes qui ne veulent pas travailler. Ce n’est pas ça, c’est sûr », a réagi le président de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN), Jeff Begley.

Le réseau de la santé étant fortement composé de femmes, M. Begley suppose que les retraits préventifs et les congés de maternité expliquent une bonne part des absences sans lien avec la COVID-19. D’autres employés peuvent être inaptes au travail ou trop fragiles face au coronavirus en raison d’une maladie, dit-il.

La Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) n’a pas voulu commenter la situation, indiquant vouloir d’abord comprendre les chiffres énoncés.

Entretien ménager

Alexandre Paquette, président du Syndicat des travailleuses et travailleurs du CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal (CSN), constate de son côté un manque de personnel du côté des préposés à l’entretien ménager.

« Ils sont autant à proximité [que d’autres personnels de soins], dit-il. Ils entrent dans les chambres, ils nettoient les cuvettes, les lavabos. » Il déplore qu’ils n’aient pas accès aux mêmes équipements que d’autres travailleurs qui donnent des soins.

Les buanderies fonctionnent aussi à plein régime, note-t-il, et les services de cuisine sont aussi touchés par l’absentéisme, lié à la COVID-19 ou pas.

Secouée

L’appel du premier ministre a particulièrement secoué Olivia*, une infirmière clinicienne qui travaille à Montréal et est actuellement en arrêt de travail.

La jeune femme a été envoyée en renfort en CHSLD. Ce qu’elle a vu l’a marquée. Au point d’en faire des cauchemars et de l’insomnie, raconte-t-elle.

Deux de ses patients se trouvaient sous oxygène, condamnés. « On savait qu’ils allaient décéder, témoigne-t-elle au téléphone. Mais au moins, c’était important pour moi qu’ils ne meurent pas dans la douleur, étouffés par les sécrétions. On était débordés, il y avait des patients tombés, une plaie qui saignait. »

Quand elle est retournée vers un des patients, il était mort. « C’est pourtant une des choses que je valorise le plus, soulager la douleur, pour mourir dans la dignité, pas dans la souffrance », explique-t-elle, la voix brisée.

Les cris de patients assoiffés la hantent. Son insomnie l’a poussée à consulter un médecin, qui lui a prescrit un arrêt de travail.

Rongée par la culpabilité, elle a demandé à pouvoir travailler de jour, pour l’aider avec son sommeil. Elle dit s’être butée à une fermeture de la part du gestionnaire devant un billet de médecin qui précisait un retour après son arrêt, mais pour les quarts de jour seulement. Elle se dit pourtant prête à retourner dans les CHSLD. « Je veux aider, et c’est là que sont besoins », dit-elle.

Équipement individuel et obligation d’intervention

Olivia a constaté une gestion rigoureuse des stocks lors de son passage au CHSLD, elle qui travaille normalement en CLSC.

François Legault a assuré de nouveau en point de presse que le réseau de la santé disposait de tout « l’équipement de protection individuelle ».

Le Collège des médecins, l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, l’Ordre des infirmières et infirmiers auxiliaires du Québec et l’Ordre professionnel des inhalothérapeutes du Québec ont pris position, jeudi : le personnel médical n’est pas obligé d’intervenir auprès d’un patient atteint de la COVID-19 si l’équipement de protection adéquat n’est pas disponible.

« Un soignant n’est obligé, ni par la loi ni par son code de déontologie, de prendre le risque d’une contamination pour intervenir auprès d’un patient susceptible de transmettre le [SARS-CoV-2]. Il pourrait même être tenu de ne pas prendre de risque au moment d’intervenir », peut-on lire dans le document rédigé par les quatre regroupements professionnels et obtenu par La Presse. L’information a été communiquée aux membres jeudi soir.

Les soignants doivent prendre cette mesure, « d’abord, pour pouvoir rester fonctionnels, ensuite, pour ne pas devenir eux-mêmes des vecteurs de transmission virale », est-il spécifié.

En cas de contact étroit – soit à moins de deux mètres – pendant au moins 10 minutes avec un patient atteint de la COVID-19, le travailleur de la santé s’expose à un risque « élevé » s’il ne porte pas de masque, de blouse et de gants, selon l’Institut national de santé publique du Québec.

Si un professionnel de la santé décide de prendre le risque de venir en aide à un patient sans avoir l’équipement de protection nécessaire, il « devrait pouvoir justifier le risque qu’il a pris pour lui, d’autres patients, ses collègues, le système de santé et la société ». Il ne devrait intervenir qu’en cas d’urgence vitale, précise-t-on.

* Cette personne a demandé à rester anonyme par crainte de représailles.

— Avec Gabriel Béland, La Presse