« Ce que nous vivons aujourd’hui, c’est rien comparé à ce temps-là… »

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Née en septembre 1918, en pleine pandémie de grippe espagnole, Madeleine Antonio-Sauvé fait partie des rares personnes capables de relativiser la catastrophe que nous vivons.

La grippe espagnole a tué environ 50 000 personnes au Canada, dont 14 000 au Québec. Il y avait tant de morts qu’on ne savait plus où les enterrer. « Ma mère me racontait qu’on faisait des trous immenses où on jetait les corps comme si c’étaient des déchets. »

La dernière fois que j’ai parlé à Madeleine, c’était il y a deux ans, autour d’un martini, à l’heure de son « happy hour » quotidien. C’était à l’aube de ses 100 ans. Son arrière-petite-fille m’avait présenté avec fierté cette grande dame de cinq pieds qui avait traversé le siècle avec grâce et s’obstinait à vivre de façon autonome dans son petit appartement du quartier Côte-des-Neiges, à Montréal.

Autour d’elle, on la pressait de déménager dans une résidence. Pour avoir longtemps fait du bénévolat auprès de personnes âgées, qui avaient souvent 20 ans de moins qu’elle, Madeleine se disait qu’elle préférait mourir que d’en arriver là. « Ce que j’ai vu dans les résidences m’a tellement dégoûtée. On ne peut même pas croire que dans un monde civilisé des gens soient ainsi traités. »

Alors que c’est l’hécatombe dans les CHSLD frappés par la COVID-19, que des personnes âgées y meurent tous les jours dans l’indignité, Madeleine se dit avec tristesse que le temps lui a malheureusement donné raison.

Non, c’est rien quand on compare avec la grippe espagnole… Mais ça lui fend quand même le cœur. « Je ne comprends pas que l’on ne soit pas mieux préparés. Ce n’est pourtant pas la première pandémie qui arrive ! »

C’est surprenant qu’on n’était pas plus prêts alors qu’on a plus de connaissances scientifiques aujourd’hui. C’est comme si on avait plus de science, mais moins d’humanité.

Madeleine Antonio-Sauvé

Madeleine me raconte qu’elle s’est elle-même butée à ce déficit d’humanité alors qu’elle a eu à affronter, l’été dernier, le plus grand défi de sa vie. Lors de sa marche quotidienne, elle a fait une chute dans un escalier. Elle a eu plusieurs fractures et a dû subir une longue hospitalisation. « J’ai vécu un calvaire. »

Autour d’elle, en pleine nuit, des patients âgés déboussolés appelaient à l’aide sans que personne ne vienne les voir. Le personnel soignant était toujours débordé. Tout ce que Madeleine voulait, c’était sortir de là au plus vite pour retrouver son logement, sa liberté et sa dignité.

Elle a fait des efforts surhumains pour retrouver la forme. À l’hôpital, elle faisait des tours d’étage en fauteuil roulant pour ne pas perdre les muscles de ses bras. Tant le personnel soignant que sa famille faisaient pression pour qu’elle accepte enfin d’habiter dans une résidence pour personnes âgées. Pour une centenaire handicapée, aveugle et sourde de surcroît, ça semblait être la chose raisonnable à faire, me dit son arrière-petite-fille, Catherine Jeanne Pelletier. « Nous étions convaincus que c’était la meilleure décision pour elle. Finalement, il s’avère que Madeleine avait tellement raison de se tenir debout devant nous. »

Aujourd’hui en confinement dans son appartement de Côte-des-Neiges, Madeleine chérit sa liberté, même si c’est plus difficile que jamais et qu’elle n’a que très peu de services à domicile.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

« Née en septembre 1918, en pleine pandémie de grippe espagnole, Madeleine Antonio-Sauvé fait partie des rares personnes capables de relativiser la catastrophe que nous vivons », écrit notre chroniqueuse.

Lorsque le temps le permet, elle continue de sortir marcher, avec son déambulateur, son masque et des gants. Nouvel horaire de confinement oblige, son « happy hour » quotidien est désormais devancé à 15 h. Pandémie ou pas, elle a un objectif en tête : fêter son 102e anniversaire avec ses fils en septembre. « Quand je commence quelque chose, je le finis ! », a-t-elle dit à son arrière-petite-fille.

Comme ses proches n’habitent pas Montréal et que la plupart de ses amies sont décédées, elle sent le poids de la solitude. Lorsque je l’ai appelée, elle était plongée dans ses souvenirs. Elle pensait à ses amies rencontrées en faisant du bénévolat, à leurs sorties si agréables, aux longues marches qui les menaient de Côte-des-Neiges au bord du fleuve. De beaux souvenirs qui la rendent un peu triste. « Quand tu vis vieux, tu meurs seul… »

Quand elle repense à son jeune temps, il lui semble que les gens étaient plus solidaires. « Il y avait de l’entraide avec les voisins. On se jasait d’un balcon à l’autre. Comme dans les livres de Michel Tremblay. Aujourd’hui, ça fait 22 ans que je suis ici, je ne connais presque personne. C’est froid. »

On dirait des fois que l’humanité, il n’y en a plus.

Madeleine Antonio-Sauvé

Elle peut heureusement compter sur quelques bons Samaritains dans son voisinage. Comme Entisar, une voisine immigrée, qui l’appelle pour prendre de ses nouvelles, la prévenir de ne pas sortir les matins de pluie verglaçante et lui donner un coup de main au besoin. Des bénévoles l’aident aussi pour faire son épicerie. Mais compte tenu de l’éloignement de sa famille, ça reste insuffisant. « Il a fallu me battre pour avoir deux heures d’aide du CLSC par semaine ! Deux heures ! C’est comme si on me donnait un million ! »

Dans un contexte de vieillissement de la population, les services à domicile sont « l’armée manquante » au Québec, soulignait une note de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) en 2017, dont parlait mon confrère Michel David dans Le Devoir mardi. Madeleine, 101 ans, aveugle, sourde et handicapée, n’ayant droit qu’à deux heures d’aide par semaine, peut certainement en témoigner.

Après la pandémie, si on veut vraiment que les gens puissent vieillir dans la dignité, il faudra appeler cette armée-là aussi.