Après la crise aiguë de santé publique que nous vivons actuellement, la COVID-19 entraînera une grave crise économique qui aura à son tour des impacts sur la santé des gens. Dans un commentaire publié le 9 avril dernier dans la revue Nature Medicine, Martin McKee, spécialiste de santé publique de la London School of Hygiene and Tropical Medicine, incite à s’y préparer. Entretien.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Vous dites que la crise de santé que nous vivons maintenant sera suivie d’une autre crise de santé publique. Pourquoi ?

Il est clair qu’une crise économique suivra cette pandémie, et ses effets seront beaucoup, beaucoup plus importants que ceux de la crise financière de 2007. La banque Goldman Sachs prévoit que l’économie américaine pourrait se contracter de 24 % au deuxième trimestre de 2020 — c’est plus du double de n’importe quel autre déclin jamais enregistré [depuis, Goldman Sachs a ajusté sa prévision à -34%]. Or, les crises précédentes ont montré que les krachs économiques ont des conséquences désastreuses sur la santé publique. La réduction des fonds publics signifie qu’il y a moins d’argent pour les investissements en santé. Les pertes d’emplois et le déclin économique touchent aussi les individus et les familles, ce qui a des impacts sur leur santé.

Quels seront, de façon concrète, ces effets ?

On peut les décrire grâce aux leçons tirées des crises précédentes. Une étude a montré qu’après la crise financière de 2007, 10 000 suicides additionnels se sont produits en Europe et en Amérique du Nord.

De façon générale, nous sommes particulièrement préoccupés par les problèmes de santé mentale et par l’abus de substances. Une partie de ces problèmes découlera de la crise économique et des difficultés financières. Il y a aussi, évidemment, les circonstances particulières dans lesquelles nous nous trouvons actuellement, en particulier l’isolement. Il faut ajouter à ça les retards dans les traitements médicaux qui s’accumulent en ce moment.

PHOTO ARNO MIKKOR, WIKIMEDIA COMMONS

Martin McKee, spécialiste de santé publique de la London School of Hygiene and Tropical Medicine

Devrait-on viser un équilibre entre les mesures visant à protéger les populations à court terme et leurs effets sur l’économie à plus long terme ?

C’est l’un des points les plus importants que nous voulons faire : nous rejetons cette idée de compromis entre des mesures de santé publique strictes et les dommages économiques. Évidemment, nous voulons lever les restrictions le plus rapidement possible, mais cela doit être fait avec le contrôle de la pandémie en tête. Une étude récente et importante a montré que lors de l’épidémie de grippe qui a frappé les États-Unis en 1918, les villes qui ont allégé les mesures trop tôt ont connu une reprise plus faible et plus lente.

Certains pays comme la Suède se démarquent par la légèreté des mesures imposées. Croyez-vous qu’ils subiront moins de dommages économiques et qu’ils pourraient mieux s’en tirer à long terme ?

En Suède, le nombre de morts a grimpé de façon marquée, plus que ce qui est observé en Norvège, au Danemark et en Finlande. Il y a beaucoup de pression pour que ça change. Nous vivons une situation sans précédent et il y a bien des choses qu’on ne sait pas encore. On peut voir ce que fait la Suède comme une expérience intéressante, mais je crois que rétrospectivement, ce sera considéré comme une erreur. Encore une fois, l’étude des crises passées montre que ceux qui n’agissent pas assez connaissent des reprises plus difficiles.

Si les mesures de confinement plombent l’économie, mais qu’elles sont nécessaires, que peut-on faire ?

Nous estimons que les gouvernements doivent sauter dans la mêlée et payer les salaires de ceux qui ne peuvent pas travailler. Si les entreprises tombent, il n’y aura personne pour effectuer la reprise. C’est particulièrement vrai pour les petites et moyennes entreprises, qui jouent un rôle crucial dans nos économies. Ces entreprises devront être là quand la demande reprendra.

Plusieurs gouvernements, dont celui du Canada, injectent d’énormes quantités de fonds publics dans cette crise. Y a-t-il un risque de créer une crise des finances publiques qui affectera la capacité des gouvernements à soutenir les programmes sociaux ?

Il est difficile actuellement de savoir comment cela se compare au prix de l’inaction. Parce qu’ultimement, si vous ne faites rien, de grands pans de la population vont mourir et cela aussi aura un coût. Je pense qu’on n’a pas vraiment d’alternative. L’État doit être vu comme l’assureur de dernier recours, il a une responsabilité fondamentale de défendre les populations.

Vous écrivez que les gouvernements doivent aussi nous protéger contre les « profiteurs »…

Chaque crise amène l’émergence de profiteurs. Dans celle-ci, nous avons vu des hausses de prix marquées touchant le désinfectant pour les mains et l’équipement de protection. Cela montre l’importance pour le gouvernement de contrôler les prix. Il y a aussi les spéculateurs sur les marchés financiers qui profitent de la situation. Certains ont déjà fait d’énormes profits avec cette pandémie, et il est important de se rappeler que les profits des uns sont les pertes des autres. Ce sont souvent les fonds de pension de plus pauvres dans la société qui sont frappés le plus durement.

Lisez le commentaire complet (en anglais)

Note : Certains propos ont été édités pour en faciliter la lecture.