La COVID-19 est depuis samedi la principale cause de décès au Québec, devançant la moyenne quotidienne de morts attribuables aux cancers et aux maladies cardiaques. 

Tristan Péloquin Tristan Péloquin
La Presse

Cette comparaison, basée sur les données annuelles de décès de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) qui ont été ramenées à une moyenne quotidienne, suggère que le coronavirus, avec 62 décès comptabilisés au cours des 24 dernières heures, réclame aussi plus de vies que la grippe, l’alzheimer, les accidents de la route et toutes les autres causes de décès répertoriées par la Santé publique.

Il faut cependant mettre un important bémol à ce constat : il est impossible à ce stade-ci de savoir à quel point la pandémie affectera, à la hausse ou à la baisse, chacune des causes de décès répertoriées au cours de l’année. 

Il va falloir attendre entre six mois et un an avant d’avoir les données qui permettront de comparer l’année 2020 à l’année 2019.

Le Dr Alan Cohen, professeur de médecine familiale à l’Université de Sherbrooke

À moyenne échéance, on pourrait voir le nombre de décès totaux diminuer, puisque la COVID-19 précipite des morts qui seraient survenues dans quelques mois. Mais les morts liées aux autres causes pourraient aussi augmenter pour plusieurs raisons, note-t-il. 

Il cite en exemple les morts attribuables à l’ouragan Maria, qui a frappé Porto Rico en 2017. La tempête en tant que telle n’avait provoqué officiellement que 64 morts. Mais en comparant les mortalités prédites aux mortalités observées au cours des six mois qui ont suivi le désastre, des chercheurs de l’Université George Washington ont calculé un « excès de mortalité » de 2975 personnes, attribuable aux pannes d’électricité généralisées, aux difficultés d’approvisionnement dans les hôpitaux et à une foule d’autres problèmes provoqués par le désastre. 

L’impact du SRAS

Un exercice semblable a aussi été fait à la suite de l’épidémie de SRAS, à Toronto, qui a coûté la vie à 44 personnes en 2003. Même si les interventions en cardiologie avaient chuté de 40 % et que toutes les interventions chirurgicales non urgentes avaient été repoussées dans la région métropolitaine, ces restrictions n’ont pas provoqué de « changements significatifs des taux de mortalité », ont conclu des chercheurs de l’Université de Toronto en 2007. 

Le Dr Jean Rouleau, qui était à l’époque directeur du programme de maladies cardiovasculaires à l’University Health Network de Toronto, directement impliqué dans la lutte contre le SRAS, souligne que cette infection était bien différente de la COVID-19. « Les personnes qui contractaient la maladie étaient toutes intubées, c’était très sérieux. C’était cependant beaucoup mieux contrôlé et la ville n’a pas été fermée comme on le voit maintenant. Le métro était rempli à craquer chaque matin », illustre-t-il.

Compte tenu de l’impact majeur qu’a la COVID-19 sur l’ensemble des soins de santé, le Dr Jean Rouleau craint une aggravation des maladies cardiaques de plusieurs patients. 

L’Institut de cardiologie, où il travaille maintenant, continue de faire des interventions pour des problèmes aigus, « mais beaucoup de gens malades refusent de se rendre à l’hôpital même s’ils ont des problèmes sérieux », dit-il. 

« C’est comme repousser le paiement de ton hypothèque ; tu finis par te ramasser avec plus d’intérêts à payer. Ça s’accumule », analyse-t-il. 

Dans un sondage publié la semaine dernière, la Coalition Priorité cancer au Québec a quant à elle mesuré que la crise nuisait aux traitements de 60 % des patients en oncologie. Bien que certains traitements urgents soient maintenus, les deux tiers de ces patients ont dit ressentir de l’anxiété ou une aggravation de leurs symptômes. 

Le cas de la grippe saisonnière

En revanche, l’impact du confinement sur certaines maladies moins mortelles, comme la grippe saisonnière, pourrait être positif. En moyenne, environ 1000 personnes en meurent chaque année dans l’ensemble du Québec, ce qui représente environ trois morts par jour. Le biodémographe Alain Gagnon, spécialiste des épidémies à l’Université de Montréal, croit que le confinement général de la population a considérablement ralenti sa transmission au cours du mois de mars. « S’il en restait, ça a pris le bord avec la COVID », dit-il. 

N’empêche, toute forme de prévision est hasardeuse à ce stade-ci. « L’estimation finale est presque impossible à connaître dans la mesure où, on le dit, les décès liés à la COVID-19 sont souvent associés à des comorbidités. Dans certains pays, quand une personne qui a le cancer meurt de la grippe, on va dire qu’elle est morte de la grippe, dans d’autres, on dit qu’elle est morte du cancer, même si les deux causes sont en interaction », souligne M. Gagnon.