L’Assemblée nationale ne siège plus, mais les députés ne chôment pas. Sur la ligne de front, ils éteignent des feux, aident leurs citoyens quand des crises éclatent et mettent plus que jamais leurs équipes à contribution. Voici trois histoires de circonscriptions où la politique de proximité prend tout son sens.

Hugo Pilon-Larose Hugo Pilon-Larose
La Presse

De crise en crise

Jennifer Maccarone est mère seule de deux enfants autistes. Depuis son élection, en 2018, elle est la championne des allers-retours entre Montréal et Québec, des devoirs réalisés par FaceTime, des crises à gérer à distance et du travail auprès des citoyens, les fins de semaine.

Mais la pandémie qui la cloue dans sa région se transforme en une épreuve extrême qu’elle n’avait pas vue venir.

Je travaille quatre fois plus d’heures qu’avant et je faisais chaque semaine la route vers Québec. Le niveau d’appels et de courriels qu’on reçoit, c’est hallucinant. On est vraiment à l’épicentre de la pandémie.

Jennifer Maccarone, députée libérale de Westmount–Saint-Louis

Les journées de Mme Maccarone commencent tôt. Très tôt. Parfois, elles s’éternisent avec des nuits courtes où ses enfants, âgés de 19 ans et 17 ans, sont en crise.

« Il y a des journées où ça va mieux que d’autres. Aujourd’hui, c’est difficile. Il ne fait pas beau, on ne peut pas sortir et faire d’autres activités. C’était aussi leur fête récemment, mais on n’a pas pu célébrer comme à l’habitude. Ils comprennent ça, mais ils ne comprennent pas pourquoi ça leur arrive à eux », raconte-t-elle.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Dans la maison de Jennifer Maccarone, un message qui se traduirait ainsi : « Accepte les autres. Accepte-toi comme tu es ».

À titre de maman, Jennifer Maccarone connaît bien les crises des enfants autistes. Porte-parole en cette matière à l’Assemblée nationale, elle est ces jours-ci interpellée par des familles comme la sienne qui vivent les conséquences désastreuses de la pandémie sur la santé psychologique de leurs enfants.

Le lien avec Québec

Sur sa page Facebook personnelle, Mme Maccarone a récemment reçu un message de détresse. Une famille dont l’enfant est atteint du syndrome du X fragile a fait appel aux policiers lorsque ce dernier était en crise. Normalement, explique la députée, leur arrivée dans la maison remet un peu de calme. Mais cette fois-ci, une erreur de communication lors de l’appel au 911 a mené les agents à interpeller physiquement l’enfant, à le menotter pour le conduire finalement à l’hôpital. Dans des urgences remplies de cas de COVID-19.

« Si on n’était pas en pandémie, la situation aurait été très différente. Tout le monde panique un peu. L’accès des parents est restreint aux urgences des hôpitaux. Ça fait juste augmenter le niveau de panique et de stress de tout le monde en situation de crise », constate Mme Maccarone.

En lien avec la famille, la députée a fait le pont entre elle et le ministre Lionel Carmant. Sans une intervention, les parents auraient vu leur enfant temporairement confié à la Direction de la protection de la jeunesse.

« Ils ont demandé de l’aide. Ils ne voulaient pas qu’on leur enlève leur enfant », explique-t-elle.

Du travail pour changer d’air

Jennifer Maccarone se décrit elle-même comme « une éponge ». Elle absorbe les émotions qu’on lui transmet et doit faire attention pour ne pas prendre les drames que des citoyens lui confient de façon personnelle.

Je trouve ça extrêmement difficile. Je sais que mon équipe et moi réglons plein de choses, mais je me sens malgré tout inutile.

Jennifer Maccarone

Avec une ambiance chaotique à la maison comme au travail, elle se donne désormais une pause le samedi de sa cellule familiale. Grâce à des fonds non dépensés de son budget de fonctionnement, elle a obtenu l’autorisation d’investir 10 000 $ pour un service de traiteur afin d’aider des citoyens de sa circonscription qui ont des besoins alimentaires.

« Je fais les livraisons moi-même, parce que je ne veux pas mettre mon équipe à risque alors qu’on se déplace dans des zones très chaudes. C’est mon devoir de citoyenne de le faire et, franchement, ça me donne une raison de quitter ma maison et d’avoir une pause [entre les crises de mes enfants] », dit-elle.

Un dernier miracle

De l’écoute, un coup de téléphone et beaucoup d’empathie. Cette formule n’est pas magique, mais elle permet de dénouer des impasses. Parole de députée.

C’est à tout le moins la recette que Véronique Hivon a utilisée le 16 mars au matin, à Joliette. Le Québec vivait alors ses premiers jours de pandémie. Au bureau de la députée, le téléphone ne dérougissait pas.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Véronique Hivon, députée de Joliette

Au bout du fil, Mme Hivon a été interpellée par un proche d’un certain Étienne Bérubé. L’homme en question avait lui-même appelé sa famille la veille pour leur annoncer ce qu’il venait d’apprendre : il avait le cancer. C’était fulgurant. Il en avait pour quelques semaines, sinon moins. Alors que les hôpitaux se fermaient aux visiteurs, il était déjà aux soins palliatifs.

« Les médecins avaient ajouté que dans les derniers jours, il serait probablement confus. Le cancer faisait qu’un moment donné, ça monte au cerveau », raconte Annie Bérubé, sa fille.

Mme Bérubé est elle-même infirmière. Elle savait que les équipes médicales étaient débordées, même avant la COVID-19. Au moment où son père apprenait sa mort imminente, les hôpitaux se transformaient en zones de guerre pour affronter le coronavirus. Elle souhaitait donc être à son chevet pour lui assurer les soins nécessaires. D’autant plus qu’il était amputé des deux jambes et qu’elle ne voulait pas qu’on l’attache à son lit, de peur qu’il ne se lève, confus, et qu’il ne tombe sans aide.

Un premier refus

Dans les heures qui ont suivi son diagnostic, Étienne Bérubé n’était pas entouré des siens. Dans les hôpitaux, on se précipitait pour protéger les patients contre la pandémie. Certaines directions n’avaient pas entendu l’appel de Québec afin que l’on permette aux mourants d’être accompagnés d’un proche dans leurs derniers jours.

« On a contacté les autorités [médicales de la région de Lanaudière] et ça n’a pas pris deux heures qu’on a permis à sa conjointe et à ses enfants d’aller le voir », explique Véronique Hivon.

À l’hôpital, Annie Bérubé a finalement pu donner son nom à un agent de sécurité, qui l’a laissée passer.

« À notre arrivée, il était conscient. Ce qu’il demandait, c’était de voir ses enfants une dernière fois. On a toujours des choses pas réglées dans nos vies, il voulait pouvoir régler ces choses-là. Il a réussi à le faire », raconte-t-elle généreusement.

Étienne Bérubé est mort le 21 mars. Quand il a reçu son diagnostic, quelques jours auparavant, il était seul. Une intervention rapide de sa députée lui a toutefois permis d’être accompagné jusqu’à la mort par sa famille et sa fille Annie.

« Des créateurs de miracles »

Encore plus maintenant que jamais, les députés « reconnectent » avec leur rôle d’accompagnateur social en circonscription. Les travaux parlementaires étant suspendus, ils consacrent leurs énergies avec leurs équipes auprès des citoyens.

Véronique Hivon profite d’ailleurs de la crise pour rendre hommage à ces « créateurs de miracles » : les attachés politiques au « bureau de comté ». Avec leur capacité d’indignation, ils « se battent avec tout ce qu’ils ont de compassion pour trouver des réponses aux [problèmes] » des gens.

Quand on est à Québec, ce sont eux, les députés du quotidien. Ils font toujours preuve de patience, de débrouillardise. Ce sont des héros du quotidien.

Véronique Hivon

Annie Bérubé joint sa voix à la sienne. Parfois, quand plus rien ne semble fonctionner, un coup de fil au bureau d’un député permet de réaliser un dernier miracle.

« Gros » cherche « Vieux »

Gautier Langevin s’ennuie de Vieux. C’est le surnom qu’il a donné à « un bonhomme de 70 ans » qui, avec « sa grosse barbe blanche et son manteau jaune canari », l’appelle en retour Gros. Car les deux hommes ne se sont pas vus depuis la mi-mars, alors que les bureaux des députés ont fermé leurs portes aux visiteurs.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Gautier Langevin, surnommé Gros, est attaché politique de la députée de Mercier, Ruba Ghazal.

Gautier Langevin, c’est l’attaché politique de Ruba Ghazal, députée de Mercier. Par son travail, il connaît bien les passants de l’avenue du Mont-Royal. Chaque semaine, en plus de s’occuper d’organiser l’agenda, d’assurer les communications pour les activités en circonscription, de siéger à des tables de concertation, l’homme de 35 ans accueille les flâneurs qui viennent jaser, prendre un café ou faire un appel téléphonique.

Vieux était l’un de ces abonnés. Il passait régulièrement au bureau de la députée, la plupart du temps pour parler. Faire une pause avec la solitude.

« Il venait me voir, il me demandait une couple de piastres. On parlait de la vie. Il aimait philosopher. Vieux, il s’était mis en quarantaine avant tout le monde. Il avait décidé de vivre en marge de la société », raconte Gautier, ou, devrait-on plutôt dire, Gros.

Des bureaux ouverts sur le monde

Le travail en circonscription est loin des débats politiques à Québec. Dans le bureau de la députée, les passants écoutent distraitement ce qui se dit au Parlement. Les employés « de comté », comme on dit familièrement, font beaucoup de travail d’accompagnement social. De ces rencontres naissent des liens précieux.

C’est le cas pour Vieux et Gros, qui apprécient leurs échanges éphémères.

Quand on prend la peine de l’écouter, c’est quelqu’un qui peut nous donner des leçons de vie.

Gautier Langevin, de son appartement du quartier Villeray

Vieux n’est pas sans problèmes. C’est un toxicomane notoire, précise Gros, qui s’inquiète pour lui ces jours-ci. Le vieil homme a un toit dans une maison de chambres, mais ne reçoit plus de visites des travailleurs sociaux en raison de la pandémie.

« J’ai appelé à la maison pour avoir des nouvelles, mais je suis toujours en attente d’une réponse. Les travailleurs sociaux ne font plus de tournées, et je ne veux pas les blâmer, ils respectent les consignes de sécurité », raconte Gros.

« Je pense beaucoup à lui, ces temps-ci. Même s’il a un toit sur sa tête, je sais que l’isolement volontaire, ça doit être tough […]. Depuis que je suis confiné chez moi, je n’ai plus de nouvelles de mon vieux préféré », raconte Gautier Langevin dans une lettre qu’il a publiée ce samedi comme une bouteille lancée à la mer.

>> Lisez la lettre

Alors que la COVID-19 met le Québec sur pause, l’attaché politique espère retrouver son vieux philosophe en forme.

« Ce serait facile de se dire que c’est son problème, qu’il soit toxicomane ; qu’on pleurera quand même pas pour un junky qui aura pas sa dose de free base à cause d’une pandémie. Mais je peux pas m’empêcher. Je pense aux conséquences d’un sevrage prolongé sur le bonhomme qui vient de toper les 70 ans, pis maudit que je m’inquiète. […] Parce que la dernière fois que je l’ai vu, je lui ai fait une petite épicerie, je lui ai donné dix piastres, mais quand il m’a invité à m’asseoir avec lui pour partager un café, j’ai refusé. Parce que j’ai eu la chienne. Parce que je devais tenir mes deux mètres de distance », écrit-il.

Dans les bureaux de circonscription, il y a des gens comme Gros, comme Gautier Langevin. Et aujourd’hui, il voudrait dire à tous ceux qui pourraient croiser Vieux, et les autres personnes marginalisées de la société, de prendre soin d’eux.

Pour que recommencent, après la pandémie, les pauses philosophie du midi.