Pendant des années, on a roulé avec un vent de face sur un vélo dont le dérailleur était défectueux. Et aujourd’hui, un virus accentue les courbatures du cycliste et les besoins de réparations du vélo.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Le vent de face, c’est le vieillissement accéléré de la population du Québec, qui se traduit par des coûts de santé en forte hausse, notamment dans les résidences pour aînés. Et le dérailleur défectueux, c’est l’état lamentable de nos finances publiques entre 2008 et 2015.

En particulier, le budget consacré à l’hébergement des aînés et aux soins à domicile a augmenté de seulement 1,5 % par année entre 2013 et 2016, après inflation, soit deux fois moins que la hausse du nombre de personnes âgées de 70 ans et plus.

Le gouvernement a bien tenté de réparer le vélo depuis. En particulier, depuis deux ans, les budgets pour l’hébergement et les soins à domicile sont en hausse de 7 % par année, après inflation, ce qui est majeur. Le gouvernement dépense cette année 3,3 milliards pour l’hébergement (CHSLD et autres) des personnes âgées et 1,7 milliard pour les soins à domicile. Toutefois, le vélo était si mal en point, avant l’austérité, qu’il n’est pas encore en très bon état aujourd’hui.

Pour gérer l’explosion des besoins et la minceur des budgets ces dernières années, les gouvernements successifs ont cherché des solutions moins coûteuses que les CHSLD.

Ces établissements publics – ou leurs équivalents privés conventionnés – fonctionnaient plutôt bien avant la crise de la COVID-19, selon plusieurs témoignages. Chaque patient coûte toutefois 80 000 $ par année à l’État, compte tenu de la grande lourdeur des cas, somme à laquelle s’ajoute la contribution des usagers, pour un total d’environ 98 000 $.

Dans ce contexte, le nombre de places en CHSLD n’a pas suivi la croissance du nombre de personnes âgées. Selon les chiffres publics disponibles, le nombre de places en CHSLD est passé de 38 650 en 2011 à 44 278 aujourd’hui, soit une hausse de 15 %. Pendant ce temps, le nombre de personnes âgées de 70 ans et plus a grimpé de 32 % au Québec, atteignant 1,1 million en 2019.

Et encore, l’essentiel de ces nouvelles places en CHSLD a été confié aux centres privés non conventionnés, comme le CHSLD Herron, là où les préposées aux bénéficiaires sont sous-payés et donc plus souvent absents, faisant des tâches plus payantes ailleurs. Ces centres coûtent à l’État environ 65 000 $ par patient, soit 15 000 $ de moins qu’au public.

Pour compenser la faible hausse du nombre de places en CHSLD, entre autres, le gouvernement a misé sur le maintien à domicile des personnes âgées. Non seulement la décision était réconfortante pour les aînés, mais elle a aussi permis à l’État de retarder le transfert de nombre d’entre eux dans les centres et d’économiser gros. En moyenne, le coût annuel par patient pour les soins à domicile est de seulement 10 000 $.

INFOGRAPHIE LA PRESSE

De 2011 à 2020, le nombre de personnes bénéficiant de tels soins à domicile a ainsi doublé, passant de 178 000 à 360 000, selon des données du ministère de la Santé et des Services sociaux.

L’État a aussi engraissé l’hébergement appelé ressources intermédiaires (de 12 000 à 15 000 places environ aujourd’hui). À cela, il faut ajouter les places achetées ad hoc par les centres régionaux du gouvernement dans des résidences pour aînés (environ 10 000), dont les services ne sont pas toujours à la hauteur, comme le rapportent mes collègues (voir écran 2).

Et il y a, on l’entend souvent, le grand problème de la pénurie d’infirmières et de préposées aux bénéficiaires, qui fait les manchettes depuis 20 ans. En 2000, par exemple, un rapport du ministère de l’Éducation prévoyait une grave pénurie de main-d’œuvre dans les 15 années à venir.

La pénurie d’infirmières, et notamment de préposées aux bénéficiaires, est devenue criante au Québec à partir de 2015, quand le Québec d’après-austérité, porté par un vent de croissance, s’est mis à créer des dizaines de milliers d’emplois et a fait chuter le taux de chômage jusqu’à 4,5 %. Du coup, les faibles salaires des préposées ont fait fuir les jeunes ailleurs.

Hier, en conférence de presse, François Legault a rappelé l’objectif de son gouvernement caquiste, annoncé lors de la campagne électorale de l’automne 2018, d’augmenter les salaires des préposées aux bénéficiaires, comme celui des enseignants, bien davantage que les salaires des autres employés de l’État.

Cette hausse atypique est une hérésie dans le milieu syndical, où tous les employés doivent être traités également, avec une hausse uniforme, indépendamment des signaux du marché. L’ex-ministre de la Santé Gaétan Barrette avait bien tenté cette augmentation atypique lors des dernières négociations, mais n’y était pas parvenu.

« Je prends la pleine responsabilité des postes non comblés aujourd’hui. Si c’était à refaire, j’augmenterais plus vite les salaires des préposées sans l’accord des syndicats », a déclaré le premier ministre.

Bien sûr, ces problèmes budgétaires et de main-d’œuvre ne sont pas directement responsables de la propagation du virus dans nos CHSLD et dans nos centres pour aînés.

Il reste que l’éclosion du virus montre la fragilité de ce réseau.

En amont de la pandémie, le gouvernement aurait dû implanter des procédures beaucoup plus strictes dans ces centres, dont la clientèle est à risque. De plus, la décision de transférer des personnes âgées dans des CHSLD pour libérer des centaines de lits en vue de la pandémie a probablement été mal avisée, d’autant qu’aujourd’hui, on constate que le réseau n’aura pas besoin des 6000 lits libérés (seulement 1076 patients sont hospitalisés actuellement, à quelques jours du pic).

Une fois la pandémie passée, une sérieuse réflexion s’imposera. Malheureusement, un nouveau vent de face frappera le gouvernement, qui aura alors de nouveaux déficits post-pandémie à gérer. Et en parallèle, la population continuera de vieillir plus rapidement qu’ailleurs…