« Quand ça rentre quelque part, ça rentre solide. » Un patron des CHSLD de l’Est-de-l’Île-de-Montréal raconte la bataille « heure par heure, jour par jour » menée dans un des centres d’hébergement les plus touchés par la COVID-19 au Québec. « Il y a comme une perte de [maîtrise]. Le virus est vraiment très subtil. C’est sournois. »

Gabrielle Duchaine Gabrielle Duchaine
La Presse

Claude Riendeau est directeur du soutien à l’autonomie des personnes âgées au CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal. Et depuis un mois, il coordonne la guerre contre un ennemi dont il parle comme s’il avait un visage : « joueur de tours », « surprenant », « sournois », « subtil ».

Le CHSLD Joseph-François-Perrault, sur le boulevard Saint-Michel, est sous sa responsabilité. Il se situe dans le haut de la liste rouge de Québec des établissements pour aînés sous haute surveillance, avec 98 cas confirmés de coronavirus chez les résidants, soit 51 % des usagers. Trois personnes en sont officiellement mortes, mais d’autres décès sont « sous investigation ».

« Quand ça rentre comme c’est rentré là, c’est incroyablement difficile à [maîtriser]. Et on a beau déployer, réviser nos mesures, faire plus de formation, rajouter du personnel, il y a des cas qui apparaissent encore ; des gens qui n’étaient pas malades et qui le deviennent. Et j’ai d’autres sites qui n’ont aucun cas. On se demande : est-ce qu’ils ont de meilleures pratiques ? Moi, je ne crois pas.

Quand ça rentre, ça rentre solide. C’est ce qui s’est produit dans quelques CHSLD au Québec.

Claude Riendeau, du CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal

Claude Riendeau parle de l’impuissance, de la peur et des deuils à répétition. Il parle du casse-tête quotidien pour trouver du personnel. Il parle de l’anxiété des familles. Et il parle de la solidarité et de l’importance de ne pas baisser les bras.

Pris par surprise

Tout a commencé par un petit cas. Mais alors qu’ailleurs, on a réussi à juguler l’hémorragie, ici, la maladie s’est répandue comme une traînée de poudre. Les cas se sont multipliés. Les employés sont tombés les uns après les autres. Début avril, il a fallu en mettre 50 en quarantaine.

« On n’avait jamais vu ça. C’est d’une rare virulence. On a des résidants et des employés qui n’ont pas du tout de symptômes, qui vont très très bien, qui n’ont aucun signe. On a des gens qui se sont baladés depuis un mois en très bonne santé. Et le lendemain, ils font de la fièvre carabinée. Ils sont super contagieux. Je pense qu’on commence tout juste à comprendre le virus. » 

Le directeur de santé publique du Québec, Horacio Arruda, le répète régulièrement en point de presse : les connaissances sur la COVID-19 évoluent constamment, notamment sur les personnes asymptomatiques. Est-ce que ce sont elles qui ont causé l’éclosion à Joseph-François-Perrault ? 

Peut-être.

On donnait des congés de l’hôpital [pour les transférer en CHSLD] à des gens qui allaient bien après 10 jours, et à la 12e journée, ils ont présenté des symptômes. On est tous pris par surprise par ce combat-là.

Claude Riendeau

Sans compter que les habitants de ce type de ressource ne sont pas les plus faciles à prendre en charge.

« Soixante-dix pour cent [des usagers ont] des déficits cognitifs. Ils ne [se plient pas du tout aux mesures de] mise en quarantaine. Ils touchent à tout partout. Ils veulent toucher les autres. Ils ne comprennent pas les consignes, ou ils ne se les rappellent pas. »

Pourtant, les équipes de Claude Riendeau sont des pros dans la lutte contre les virus. La grippe, la gastro, le syndrome d’allure grippale, autant d’ennemis avec lesquels ils ont souvent croisé le fer. 

« Je vous dirais qu’on est des experts des éclosions. Les gens sont habitués à ça, et on réussit à contrer des éclosions en quelques jours. Là, il y a comme une perte de [maîtrise]. Le virus est vraiment très subtil. »

Y a-t-il un sentiment qu’on perd la bataille ? Oui.

« Il y a effectivement ce sentiment-là. Mais je vous dirais que la cadence demeure. Malgré leurs inquiétudes, les employés sont d’un dévouement tout à fait incroyable. Il y a une solidarité qu’on n’a jamais vue. Il faut s’occuper des employés qui vivent des deuils à répétition. Il y a des décès. Les médecins aussi vivent des deuils et se sentent impuissants dans tout ça. »

« À la guerre »

L’ambiance est lourde entre les murs de l’établissement de brique. « Certaines journées, certains moments sont tristes, mais les gens restent concentrés sur la tâche. On est à la guerre, mais on est ensemble à la guerre. Des fois, il y a quelqu’un qui a la larme à l’œil. »

Samedi, des appels téléphoniques et des chaînes de courriels se sont poursuivis jusque dans la nuit pour trouver sept infirmières auxiliaires pour le lendemain. « Ç’a été jusqu’à minuit. On a trouvé tout notre personnel. »

Parfois, ce sont les ergothérapeutes, les physiothérapeutes, les techniciens en loisir qui changent de rôle pour donner des soins. D’anciennes préposées aux bénéficiaires devenues adjointes administratives sont retournées sur le plancher.

Je ne veux pas vous faire ça trop rose. Il faut ajouter toute l’anxiété des gens qui ont peur de l’attraper.

Claude Riendeau

Les employés sont à bout de souffle. Et ils vivent avec une menace constante. « Chaque geste routinier peut nous contaminer. Il ne faut jamais commettre une erreur, comme toucher sa bouche. C’est vraiment une concentration de tous les moments, dans chaque geste. […] Quand on met l’équipement, quand on l’enlève », raconte Claude Riendeau, lui-même ancien infirmier. 

Sans compter la pression des familles, qui vivent dans l’angoisse de savoir leur proche en danger. « À longueur d’année, on a des familles qui sont inquiètes. On reste en contact, mais c’est terrible parce qu’elles se sentent vraiment exclues de ce combat-là. Elles sont à distance, incapables d’aider. On augmente les contacts du mieux qu’on peut, on répond aux inquiétudes. Il y en a qui passe par des députés, il y en a qui passe par un peu partout. On essaie de répondre à chaque appel. Il y a énormément d’anxiété. »

Voit-il de la lumière au bout du tunnel ? « C’est quelque chose qui va se gagner en équipe. Je crois qu’il faut faire une bataille heure par heure, jour par jour, et on va en voir la fin. Il y a une solidarité comme je n’en ai jamais vu et c’est clair qu’on ne lâchera pas. Je ne pense pas que les troupes sont complètement démoralisées. Il y a des situations qui sont tristes, mais on reste mobilisés.

« Le virus nous a joué un tour, autant au ministère qu’à tout le monde, en étant beaucoup plus virulent et sournois qu’on pensait », admet-il.