La Dre Mélissa Ranger se remet d’une sévère infection au nouveau coronavirus, après 10 jours d’hospitalisation. Qu’à cela ne tienne, l’urgentologue spécialiste de l’hôpital Charles-Le Moyne sera de retour au front dès la semaine prochaine… dans un CHSLD. Comme elle, d’autres médecins spécialistes changeront temporairement de tâche pour lutter contre la COVID-19, et pas question pour eux de facturer le moindre cent.

Audrey Ruel-Manseau Audrey Ruel-Manseau
La Presse

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
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Ariane Krol Ariane Krol
La Presse

« Dans cette crise-là, on demande l’entraide de tout le monde. Tout le monde est affecté. La très grosse majorité des gens perdent leur emploi, ont une diminution de revenus ou feront faillite. Et bang ! Nous, on va distribuer des cabarets à 211 $ l’heure ? C’est une honte ! Les [médecins spécialistes] ne sont pas obligés de le faire. Alors je pense que si on décide d’y aller, faisons-le bénévolement. »

La Dre Mélissa Ranger n’est pas encore complètement rétablie de son infection au nouveau coronavirus qu’elle est déjà inscrite pour prêter main-forte dès qu’elle le pourra en CHSLD. Son retour au travail est prévu la semaine prochaine et, malgré une tâche pleine à l’urgence, elle s’est portée volontaire pour quelques quarts en tant qu’« infirmière » à la résidence Henriette-Céré, à Saint-Hubert. Elle fera ce qu’on lui demandera, peu importe la tâche, tant qu’elle est utile.

« Si je peux distribuer de la médication, apporter des cabarets, prendre des signes vitaux, je vais le faire. Avant d’être médecins, du bénévolat on en faisait, et on en fait encore à travers notre rôle de médecins. On est capables de donner ce temps-là », plaide la spécialiste.

Elle croit toutefois que les médecins spécialistes « ne possèdent pas la plupart des compétences des infirmières » et des préposés aux bénéficiaires, et ne sont pas les mieux placés pour les remplacer.

Je ne pense pas qu’un [médecin spécialiste] devrait aller shooter de la morphine dans un CHSLD. Je ne pense pas que c’est une bonne gestion des ressources.

La Dre Mélissa Ranger, urgentologue

« Je ne sais pas comment fonctionnent les pompes, je ne sais pas préparer les médicaments, je ne pas comment mobiliser un patient de façon sécuritaire comme les préposés savent faire, expose-t-elle. Les étudiants qui finissent en soins infirmiers, ce sont des postes parfaits pour eux. Ce sont des gens en fin de formation, qui sont hautement compétents, et leur stage a été annulé. Il faut aller chercher les ressources à la bonne place », plaide la médecin.

« Tout le monde veut aider »

N’empêche, en accord ou pas avec la démarche, de nombreux médecins spécialistes disent que le Québec est « en guerre » contre le nouveau coronavirus, et sont prêts à être redéployés là où le réseau de la santé a le plus besoin d’eux.

« S’ils veulent que je lave le plancher dans un CHSLD, je lave le plancher, ça ne se discute pas », dit le DZoheir Ferdjioui, pédiatre à Sainte-Dorothée, à Laval.

« Quand il y a un incendie chez le voisin, on sort la nuit, on commence à jeter de l’eau, du sable, n’importe quoi. On veut aider », illustre le pédiatre.

Comme près de 2000 de ses collègues médecins spécialistes, le DFerdjioui s’est porté volontaire auprès du gouvernement pour aller travailler à combattre la pandémie de COVID-19.

« Tout le monde veut aider. Nous, on a la chance d’avoir accès à la profession qui permet de donner cette aide-là. C’est naturel, ce n’est pas du courage ou quoi que ce soit », dit-il, ajoutant que l’Association des pédiatres du Québec (APQ) a sondé ses membres dès le 19 mars pour savoir qui pouvait être réaffecté ailleurs dans le système de santé en raison des besoins liés à la pandémie.

La Dre Marie-Chantal Audelin, cardiologue qui travaille en clinique privée, a offert son aide il y a plusieurs semaines auprès des directions de santé publique et hôpitaux de l’île de Montréal et de la Rive-Sud.

« Je voyais le bateau passer et je me sentais coupable de ne pas contribuer, dit-elle. À ce jour, je n’ai pas eu de réponse. Je suis en train de les relancer au moment où on se parle. »

La Dre Julie St-Pierre, pédiatre qui travaille en clinique communautaire, a elle aussi donné son nom il y a quelques semaines, lorsque l’initiative « Je contribue » a été mise en place. Le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal l’a rapidement envoyée dans un CHSLD afin qu’elle puisse prêter main-forte à un médecin de famille.

« J’y suis allée quelques jours pour établir la « zone chaude », et je peux vous dire que tout le monde au centre était préparé dès le départ. »

Responsable de l’unité de soir COVID-19 du Centre universitaire de santé McGill (CUSM), la Dre St-Pierre sera réaffectée dans quelques jours aux services essentiels de santé publique d’urgence. « Je vais m’assurer de la santé et de la sécurité des travailleurs en bioagronomie et des chaînes d’approvisionnement pour nourrir les Québécois. »

La Dre Sylvie Thédore, cheffe du service de neurologie au Saguenay – Lac-Saint-Jean, a elle aussi levé la main.

La Dre Théodore était de garde à l’hôpital de Chicoutimi lorsque François Legault a lancé son appel aux spécialistes mercredi… à sa grande surprise. « Ça fait trois semaines qu’on a plein de webinaires, qu’on nous dit qu’il va y avoir des réaffectations, il n’a jamais été question des CHSLD », dit-elle.

Elle s’est portée volontaire le soir même en remplissant le questionnaire de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ). Étant de garde cette semaine, elle s’est offerte à partir de lundi prochain même si ça l’obligerait à reporter des rendez-vous, et qu’elle n’a aucune idée de ce qu’on lui demandera. « On va l’apprendre : on apprend tout le temps dans la vie. » Seule certitude : elle le fera bénévolement. « Cet argent-là devrait être réorienté vers ceux qui en ont besoin dans ces milieux. »

La question du salaire

La question du salaire des médecins spécialistes a beaucoup fait parler depuis la signature d’une entente avec Québec, cette semaine, stipulant qu’ils pourront recevoir un forfait de 211 $ l’heure, pour un maximum de 12 h eures. Les médecins spécialistes pourront donc toucher jusqu’à environ 2500 $ quotidiennement pour prêter main-forte dans la lutte contre la COVID-19, peu importe les tâches qu’ils devront accomplir.

La Dre Julie St-Pierre dit que la question de la rémunération est « très personnelle ». Elle dit avoir choisi de travailler bénévolement lorsqu’elle est allée offrir ses services quelques jours dans un CHSLD le mois dernier. « Ça dépend de nos valeurs, de notre culture. En ce moment, je pense qu’il faut se concentrer sur l’altruisme, c’est la plus belle valeur que j’ai enseignée à mes enfants. »

Le DZoheir Ferdjioui est aussi d’avis que la question de la rémunération est propre à chacun. « Personnellement, je ne vais pas envoyer une facture au gouvernement si on me demande de faire un travail non médical. On est en temps de crise. S’ils veulent que je lave le plancher dans un CHSLD, je lave le plancher, ça ne se discute pas. »

Pour la Dre Ranger, la question ne se pose pas. « S’ils veulent des bras, s’ils veulent notre cœur le temps qu’ils s’organisent et gèrent leurs ressources de façon adéquate, OK, on peut apporter cette aide-là. La situation est critique. Mais on n’est pas des docteurs là-bas et on ne devrait pas avoir un salaire de docteur si on va aider. »

RECTIFICATIF
Une version précédente de ce texte mentionnait à tort que la Dre Mélissa Ranger avait fait un séjour aux soins intensifs après son infection au nouveau coronavirus. Elle était à l'unité COVID mais n'a pas été aux soins intensifs à proprement parler.