Quelle importance a la fermeture prolongée des écoles dans la lutte contre la COVID-19 ? Alors que beaucoup se demandent s’il y aura vraiment un retour en classe avant le 4 mai, La Presse s’est entretenue avec les auteurs de trois des cinq études principales parues sur le sujet.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Quelles sont les preuves que les écoliers jouent un rôle important dans la transmission des infections respiratoires ?

« Plusieurs pays ne vaccinent pas les enfants contre la grippe en raison d’un manque présumé de preuves sur ce point », explique Antoine Flahault, épidémiologiste de l’Université de Genève qui a publié une étude sur le sujet en 2008 dans la revue Nature. « Et pourtant, pour la grippe, nos données ainsi que celles d’une étude japonaise publiée dans le New England Journal of Medicine sont claires : les enfants jouent un rôle notable. »

L’étude de M. Flahault montrait que pour la grippe, les vacances d’hiver en France font diminuer le nombre de cas de 16 à 18 %, ce qui serait similaire pour les fermetures d’écoles en cas de pandémie.

Pourtant, une étude publiée cette semaine dans la revue The Lancet Child & Adolescent Health concluait que la fermeture des écoles ne réduit le nombre de cas que de 2 % à 4 %.

« C’est vrai, il y a de l’incertitude dans le cas de la COVID-19, dit le Dr Flahault. Des données chinoises semblent montrer que ce coronavirus ne circule pas beaucoup chez les enfants. Ils ont aussi moins de symptômes que les adultes. Mais on sait aussi qu’il y a de la transmission asymptomatique. J’ai d’ailleurs parlé à l’un des auteurs de l’étude du Lancet, et il est d’accord avec moi : à court terme, vu l’incertitude, il vaut mieux fermer les écoles. »

Est-ce que cela signifie qu’on doit garder les écoles fermées jusqu’à ce qu’il y ait un vaccin ?

« On ne sait pas combien de temps va durer cette épidémie, alors il faut des mesures plus respectueuses de la vie sociale et économique, dit le Dr Flahault. Ces mesures existent, les Singapouriens, les Taïwanais, les Coréens et, dans une certaine mesure, les Allemands les ont mises en place. Elles reposent sur trois piliers : il faut des tests de masse, un traçage soutenu des contacts des personnes infectées et l’isolement à l’hôtel de toutes les personnes porteuses ou soupçonnées de l’être. De cette manière, on peut rouvrir les écoles, les bars, les restaurants et les milieux de travail. »

L’histoire montre-t-elle que la fermeture des écoles fonctionne pour enrayer une pandémie respiratoire ?

« Notre analyse de 40 villes américaines durant la grippe espagnole en 1918-1919 montre très clairement que celles qui ont fermé les écoles le plus longtemps ont eu moins de cas », indique Howard Markel, historien de la médecine de l’Université du Michigan qui a publié son étude sur le sujet dans le Journal of the American Association of Medicine (JAMA) en 2007. « Mais c’est l’option nucléaire. C’est terriblement dur pour la société et l’enseignement. » M. Markel s’attend-il à ce que les écoles soient fermées de deux à six mois, comme il y a un siècle ? « Non, je ne pense pas qu’on aille plus que quelques semaines. En 2009, pour la pandémie de grippe H1N1, on n’avait pas du tout fermé les écoles. »

Jusqu’à quel point l’expérience de la grippe espagnole est-elle utile en 2020 ?

Jude Bayham, économiste de l’Université d’État du Colorado qui vient de publier dans The Lancet une étude sur l’absentéisme hospitalier lié à la fermeture des écoles, pense que la médecine et la société ont trop changé pour qu’on s’inspire des recettes de la grippe espagnole. « Les gens, il y a un siècle, vivaient entassés et la médecine avait très peu de moyens. Il n’y avait pas de respirateurs, par exemple », dit M. Bayham. Même M. Markel pense que son étude a été un peu trop citée par les médias dernièrement. « Oui, les femmes ne travaillaient pas et restaient à la maison, mais il y avait trois ou quatre enfants par famille et ils ne restaient pas chez eux le soir et la fin de semaine seuls devant des écrans. »