« Si, dans les hôpitaux, on n’a pas de vue d’ensemble de l’état des stocks de médicaments au Québec, on va avoir un gros problème. »

Caroline Touzin Caroline Touzin
La Presse

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Anesthésiologiste-intensiviste à l’Hôtel-Dieu de Québec, le Dr Éric Camiré souhaite que Québec dresse rapidement un inventaire des principaux médicaments utilisés pour les patients en condition critique et en informe les médecins pour qu’ils adaptent leurs ordonnances en conséquence.

Une demande que le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) rejette « pour l’instant », alors que le premier ministre du Québec François Legault répétait lundi que le « problème » d’approvisionnement de certains médicaments utilisés aux soins intensifs n’était toujours pas réglé.

À l’heure actuelle, les hôpitaux connaissent leurs réserves, mais ils n’ont aucune idée de celles de l’ensemble de la province. « Vous en savez autant que moi », déplore le Dr Camiré.

« Si le Ministère décide de piger dans la réserve d’un hôpital mieux garni pour renflouer un hôpital moins bien garni, ça va vraiment devenir problématique en l’absence de gestion centralisée des médicaments », insiste-t-il.

Déjà samedi, le premier ministre François Legault reconnaissait des « difficultés d’approvisionnement », ajoutant que pour une vingtaine de médicaments, « on en a peut-être pour à peu près une semaine ». La ministre de la Santé Danielle McCann s’était alors engagée à rendre cette liste publique, avant de se rétracter.

Québec cherche des solutions

Lundi, M. Legault a répété que le « problème avec certains médicaments, les médicaments de sédation », restait entier. « Tous les médicaments de sédation, il y a effectivement, là, peut-être à peu près pour une semaine de médicaments, mais là, on cherche partout, avec le gouvernement fédéral, des solutions », a-t-il indiqué en conférence de presse.

Le Dr Jean-François Courval, président de l’Association des anesthésiologistes du Québec, reconnaît que la situation de l’approvisionnement pour certains médicaments est « difficile » au Québec. Il ne possède pas, non plus, un aperçu à jour de l’état des stocks sur le plan provincial.

La crainte de pénurie — qui frappe particulièrement trois classes de médicaments utilisées aux soins intensifs, soit certains sédatifs comme le propofol, des analgésiques comme le fentanyl et aussi des bloqueurs neuromusculaires comme le rocuronium — se fait déjà sentir sur le terrain, décrit son confrère Éric Camiré, de l’Hôtel-Dieu de Québec.

« Mon inquiétude est à l’effet que les médecins, infirmières et pharmaciens peuvent faire un pas vers l’avant en appliquant les meilleures pratiques [par exemple, l’utilisation de la dose minimale efficace et le principe de la rotation des médicaments], mais l’ampleur du problème dépasse ce qu’on a le pouvoir de faire », poursuit l’anesthésiologiste-intensiviste.

Toujours selon le Dr Camiré, le MSSS doit conclure des ententes le plus rapidement possible avec l’industrie pharmaceutique pour produire davantage certains types de médicaments pour lesquels on a peu de solutions de rechange, comme les analgésiques et les bloqueurs neuromusculaires.

« Pas de panique »

Malgré tout, le Dr Courval juge que sur le terrain, « il n’y a pas encore de panique en la demeure ». Notamment parce que les admissions aux soins intensifs se stabilisent au Québec. « En aplatissant la courbe comme on le fait, on s’assure qu’on va pouvoir répondre aux besoins », indique-t-il.

Il explique en outre que plusieurs démarches sont en cours pour trouver des solutions de rechange aux médicaments menacés de rupture de stock. « Parce que les patients COVID consomment beaucoup de ces médicaments », souligne-t-il.

Le Dr Courval mentionne d’ailleurs que plusieurs solutions de rechange existent. « Il y a beaucoup de vieilles molécules. Il faut réapprendre à les utiliser », dit-il. Des médecins plus jeunes sont actuellement épaulés par des collègues plus âgés qui connaissent les vieilles molécules pour apprendre à les utiliser si nécessaire.

De son côté, le MSSS indique qu’il « n’a pas l’intention de fournir la liste de médicaments qui se trouvent en pénurie, car cette liste évolue constamment et est mise à jour sur une base régulière ».

Le MSSS précise être « en discussion constante » avec les fournisseurs, en plus d’avoir donné aux fabricants les estimations des besoins du Québec pour les quatre prochains mois (besoins usuels et besoins COVID-19), selon son porte-parole Robert Maranda. À titre d’exemple, parmi les produits ciblés qui font l’objet d’une forte attention, le propofol, le midazolam, les curares (ex. : rocuronium, cisatracurium) et le fentanyl, énumère-t-il.

En collaboration avec l’Institut national d’excellence en santé et services sociaux, le MSSS travaille à déterminer différentes solutions de rechange possibles d’utilisation de médicaments par rapport aux protocoles existants, précise M. Maranda, du MSSS.

L’aide médicale à mourir continue

Même si elles nécessitent l’utilisation du propofol, les procédures d’aide médicale à mourir (AMM) peuvent pour l’instant se poursuivre, indique le MSSS. « Les soins palliatifs et les soins de fin de vie sont des services prioritaires et les niveaux de soins seront maintenus », affirme Marie-Louise Harvey, responsable des relations avec les médias.

Le Dr Alain Naud, médecin de famille de Québec qui procède relativement fréquemment à des AMM, estime qu’il ne faut pas arrêter d’offrir ce service pour sauver quelques doses d’anesthésiant.

« J’en ai fait une hier après-midi justement », a-t-il confié à La Presse il y a quelques jours. L’aide médicale à mourir est un service essentiel, plaide ce médecin.

On n’arrêtera pas d’en faire et on n’arrêtera pas de recevoir des demandes, poursuit-il. Les gens qui se retrouvent en fin de vie et qui ne peuvent plus tolérer leur situation, ce n’est pas parce qu’il y a une pandémie qu’ils peuvent mettre ça sur pause et attendre que ça passe.

Le Dr Alain Naud, médecin de famille

Comme il s’agit de décisions mûrement réfléchies, le Dr Naud ne croit pas qu’une crise temporaire comme la pandémie de COVID-19 puisse faire augmenter significativement le nombre d’AMM. Il a toutefois décidé de prendre des mesures pour diminuer la quantité de propofol gaspillé lors de ces interventions.

Depuis la légalisation de l’AMM il y a quatre ans, les procédures prévoient que le médecin qui s’apprête à donner ce soin de fin de vie doit transporter deux trousses contenant au total huit seringues de propofol. En fait, seulement deux doses sont nécessaires.

« On ménage les doses de propofol pour ne prendre que ce dont on a besoin », dit le Dr Naud, expliquant qu’un groupe de collègues dont il fait partie ne font plus préparer la deuxième trousse et demandent les deux doses de sûreté de la première trousse en fiole plutôt qu’en seringue. Une dose en seringue a en effet une durée de vie limitée et est souvent détruite si elle n’est pas utilisée.

Des opérations reprendront

En réponse à la sortie de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) lundi dans La Presse, qui demandait de « recommencer à s’occuper des autres malades », François Legault a indiqué que les « opérations reportées » en raison de la pandémie allaient reprendre. La semaine dernière, on avait commencé à faire des opérations semi-urgentes en oncologie qui avaient été délestées. « C’est ce qu’on va faire dans les prochains jours, les prochaines semaines si la situation continue de se stabiliser, a assuré M. Legault. Mais il faut comprendre qu’il y a quelques semaines, on se disait : peut-être qu’on va avoir besoin de 8000 lits dans nos hôpitaux pour soigner les gens qui ont la COVID-19. Donc, heureusement, la vague n’est pas venue, puis on pense que c’est en train de se stabiliser. » M. Legault a aussi indiqué que « certains spécialistes » iront donner un coup de main dans les CHSLD durement touchés par la crise. Lundi, la présidente de la FMSQ, la Dre Diane Francoeur, a dit que ses membres s’étaient portés volontaires pour travailler dans les CHSLD, mais qu’on leur avait fait comprendre que les omnipraticiens suffisaient à la tâche.