(OTTAWA) Les experts se sont prononcés. Ils sont unanimes. Il y aura un avant et un après COVID-19. Ce virus a bouleversé la planète tout entière. Il changera les habitudes des uns et des autres. C’est d’ailleurs déjà commencé.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Les gouvernements, les entreprises et les citoyens devront s’adapter à la nouvelle réalité. Il a bien fallu le faire après les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux États-Unis. Il a également fallu le faire après la crise financière qui a provoqué la grande récession de 2008-2009. Le défi sera tout aussi imposant, sinon davantage, après la maîtrise de ce nouveau coronavirus. D’autant que cet ennemi invisible n’épargne personne. Il cause autant de hantise au propriétaire du petit restaurant à Shawinigan qu’au premier ministre du Royaume-Uni, Boris Johnson.

Sur la scène fédérale, beaucoup ont rapidement fait le constat que le monde politique dans lequel ils vivaient il y a quelques semaines à peine n’était plus qu’un vague souvenir. Et le torrent de changements qui pointent à l’horizon n’est qu’un début. L’affaire SNC-Lavalin ? Classée dans les livres d’histoire. La gestion déficiente du gouvernement Trudeau dans le dossier des barrages des voies ferrées au pays ? Reléguée aux oubliettes. Le discours contradictoire des libéraux sur la lutte contre les changements climatiques, mis en relief par l’achat de l’oléoduc Trans Mountain pour en tripler la capacité ? Renvoyé en dessous de la pile des dossiers prioritaires.

Le virus a tellement bousculé les gouvernements que l’entrée en vigueur de l’ALENA 2.0, également connu sous le nom d’Accord Canada–États-Unis–Mexique, souhaitée pour le 1er juin par Washington, a été reportée à une date indéterminée.

« Les choses ont tellement évolué et changé dans notre société et dans le monde politique. Il y a six mois, les libéraux et nous, on se battait pour celui qui allait être le plus pour l’interdiction du plastique à usage unique. Maintenant, plus personne ne parle de cela. Tout le monde se bat pour avoir des masques et des gants. L’industrie du plastique est redevenue notre meilleure amie ! », illustre au bout du fil, en riant, le député néo-démocrate de Rosemont–La Petite-Patrie, Alexandre Boulerice, qui est aussi le lieutenant politique de Jagmeet Singh au Québec.

Pas d’élections à l’horizon

Au début de l’année, les principaux candidats dans la course à la direction du Parti conservateur — Peter MacKay, Erin O’Toole — avaient fait preuve de hardiesse en affirmant sur un ton sans équivoque qu’ils mettraient tout en œuvre pour renverser le gouvernement minoritaire de Justin Trudeau à la Chambre des communes afin de provoquer un nouvel appel aux urnes l’automne prochain.

La pandémie de COVID-19 a forcé la suspension de la course à la direction du Parti conservateur. Quand les militants seront-ils appelés à choisir un successeur à Andrew Scheer ? La question demeure entière. Mais la crise a également eu pour effet d’évacuer l’idée de forcer la tenue d’élections générales en 2020 dans les rangs conservateurs. Le scénario d’un scrutin en 2021 paraît aussi saugrenu aux yeux de beaucoup. Certains conservateurs chuchotent même qu’on devrait tout simplement remettre le compteur de la course à la direction du parti à zéro, ouvrant ainsi la porte à d’autres candidats.

Alors que les Bill Morneau (Finances), François-Philippe Champagne (Affaires étrangères), Jean-Yves Duclos (Conseil du Trésor), Chrystia Freeland (vice-première ministre), Patty Hajdu (Santé) et compagnie redoublent d’efforts pour contrer les effets catastrophiques du virus, la pandémie pourrait, paradoxalement, permettre aux libéraux de Justin Trudeau de prolonger leur séjour au pouvoir au-delà de la durée de vie moyenne de 18 mois des gouvernements minoritaires.

La majorité du travail d’un candidat durant une élection, c’est de frapper aux portes et de serrer des mains. Je ne crois pas que les gens vont être très réceptifs à cela. Oubliez cela cette année, et peut-être même en 2021. Tout va dépendre de l’état de l’économie et s’il y aura une deuxième vague.

Alexandre Boulerice, député néo-démocrate de Rosemont–La Petite-Patrie

Vers une nouvelle politique industrielle ?

Depuis le début de la crise, le premier ministre Justin Trudeau, son homologue du Québec, François Legault, de même que celui de l’Ontario, Doug Ford, évoquent à voix haute un virage industriel pour favoriser la production locale de même que l’achat local.

Le mois dernier, Justin Trudeau a lancé un appel à la mobilisation des entreprises canadiennes pour fabriquer des produits essentiels destinés aux professionnels de la santé afin de réduire la dépendance du Canada envers d’autres pays, comme la Chine. Quelque 5000 entreprises ont levé la main pour contribuer à l’effort de guerre de 2 milliards de dollars. La semaine dernière, M. Trudeau a aussi annoncé que le gouvernement fédéral avait conclu des ententes avec trois entreprises pour la fabrication de 30 0000 respirateurs au pays d’ici quelques mois.

Quant à lui, le gouvernement de François Legault a lancé Le Panier bleu pour encourager l’achat local et soutenir les entreprises d’ici. Conscient de la vulnérabilité de la chaîne d’approvisionnement en temps de pandémie, le premier ministre a lancé un appel à une plus grande autonomie alimentaire. Il a même évoqué l’idée d’utiliser les surplus d’Hydro-Québec pour favoriser le développement de la culture en serre au Québec. « On n’aurait peut-être pas pensé ça il y a un mois ou deux, mais un des services essentiels, c’est de nourrir la population », a notamment déclaré M. Legault.

En Ontario, Doug Ford endosse aussi le discours de l’autosuffisance, notamment dans la foulée de la décision du président des États-Unis, Donald Trump, d’interdire à la société 3M d’exporter des masques N95 vers le Canada et les pays de l’Amérique latine – une décision qui a été infirmée quelques jours plus tard.

La crise sanitaire n’est pas terminée. La crise économique, elle, ne fait que commencer. Mais cela n’empêche pas les axes du pouvoir à Ottawa, Québec et Toronto d’entreprendre une réflexion pouvant déboucher sur une nouvelle politique industrielle.

Crise des finances publiques

Pour éviter un effondrement de l’économie canadienne et une cascade de faillites, le gouvernement Trudeau a décidé d’ouvrir les vannes. Des mesures de soutien sans précédent sont mises en œuvre pour soutenir les familles, les travailleurs et les entreprises durant la pandémie. Résultat : le gouvernement fédéral se dirige vers un déficit record en 2020-2021 qui pourrait friser les 190 milliards de dollars, selon une estimation du directeur parlementaire du budget.

En proportion de la taille de l’économie, la dette accumulée devrait bondir de 31 % à 41 % en 12 mois. Ces chiffres donnent des frissons dans le dos aux conservateurs, qui prêchent la rigueur budgétaire et qui n’ont cessé de dénoncer l’encre rouge qui coule à Ottawa depuis l’arrivée au pouvoir des libéraux.

Dans un tel contexte, comment pourra-t-on rétablir l’équilibre budgétaire sans mettre à mal les programmes sociaux, comme ce fut le cas dans les années 90 durant la difficile lutte contre le déficit menée par le gouvernement libéral de Jean Chrétien ? Doit-on rembourser une partie de ce boulet financier pour assurer une équité intergénérationnelle ? Les débats risquent d’être acrimonieux entre les formations politiques.

À voir les millions de Canadiens réclamer l’aide de l’État pour éviter le naufrage durant cette crise, et à voir le gouvernement fédéral répondre à cet appel de détresse en déployant un filet social sans précédent, les partis qui prônent un dégraissage de l’État, comme le Parti populaire du Canada de Maxime Bernier, risquent de prêcher dans le désert. Même le Parti conservateur pourrait devoir ajuster son discours en raison de la COVID-19.

« Durant la crise, nous avons beaucoup parlé de l’importance de la distanciation sociale. Mais après la crise, il va falloir s’assurer de maintenir une cohésion sociale. Cela va prendre une nouvelle ère de collaboration fédérale/provinciale/municipale », a philosophé lundi le ministre des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, dans un entretien avec La Presse.