Au téléphone, la voix de la jeune femme tremble. On y sent un trop-plein de chagrin.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

« J’espère qu’elle n’a pas pensé qu’on l’avait abandonnée. »

« Elle », c’est sa grand-tante adorée de 98 ans. Une battante qui s’est sacrifiée toute sa vie pour ceux qu’elle aimait. Morte seule à l’hôpital, dans la nuit de jeudi à vendredi dernier, sans que ses proches puissent lui dire adieu ou lui tenir la main pour la dernière fois.

Il y a 10 jours, elle a fait une chute et s’est fracturé la hanche. Elle a été envoyée en ambulance à l’hôpital et a été opérée d’urgence. Tous les jours, ses proches inquiets, qui ne pouvaient être à son chevet — contraintes sanitaires de la pandémie obligent —, ont tenté de lui parler et d’avoir l’heure juste quant à son état de santé. 

C’était d’autant plus important de le faire que leur grand-tante, qui était déjà âgée au moment d’immigrer au pays, n’avait pas eu la chance d’apprendre ni le français ni l’anglais. Savait-elle ce qui lui arrivait ? Comprenait-elle pourquoi personne n’était à son chevet ?

Ils ont appelé de nombreuses fois par jour à l’hôpital. En vain. Le personnel de l’hôpital étant surchargé, le plus souvent, personne ne répondait.

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« Bien des familles ont poussé un soupir de soulagement en apprenant que le ministère de la Santé allait assouplir ses conditions pour permettre les visites aux patients en soins palliatifs », souligne notre chroniqueuse.

Lorsque les proches ont finalement eu le feu vert de l’hôpital, il était déjà trop tard, me dit sa petite-nièce, qui a requis l’anonymat pour ne pas faire porter le blâme de la situation au personnel soignant débordé.

« Nous n’avons pas pu lui parler avant son départ de ce monde. »

Un double deuil très difficile à porter.

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Que la pandémie commande des mesures de précaution exceptionnelles et des sacrifices pour limiter la propagation de la COVID-19 et protéger à la fois le personnel soignant et les patients, soit.

Mais l’humanité commande aussi que, pandémie ou pas, chacun préserve le droit de mourir dans la dignité.

« Je ne priverai pas un enfant d’aller voir pour la dernière fois l’un de ses parents qui est en fin de vie », a déclaré François Legault, il y a un mois.

Malheureusement, entre la directive officielle du premier ministre et la réalité des tranchées de la COVID-19, il y a tout un monde. Un monde où les téléphones sonnent dans le vide, où les proches inquiets restent sans nouvelles, où le personnel soignant, surchargé et épuisé, ne sait plus où donner de la tête. Un monde où il y a des histoires d’horreur et de négligence grave, comme on l’a vu au CHSLD Herron. Un monde où des hommes et des femmes meurent seuls, sans avoir pu faire leurs adieux à ceux qu’ils aimaient.

Ça ne se passe pas toujours comme ça, heureusement. Dans l’ombre des histoires d’horreur, il y a aussi une foule de petits gestes d’une grande humanité qui agissent comme un baume en ces temps douloureux. Des soignants dévoués, trop souvent sous-payés, qui changent la donne dans la vie des familles. Comme cette infirmière qui n’hésite pas à prolonger sa journée de travail pour réunir virtuellement les enfants au chevet d’une patiente mourante. Ou cette technicienne en loisirs qui organise un appel vidéo pour qu’une mère puisse dire un dernier « je vous aime » à ses enfants.

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Ça ne se passe pas toujours comme ça, non. Il reste que, pandémie ou pas, mourir dans la dignité ne devrait jamais être un luxe. Pouvoir dire adieu à un être cher en fin de vie non plus.

Bien des familles ont poussé un soupir de soulagement en apprenant que le ministère de la Santé allait assouplir ses conditions pour permettre les visites aux patients en soins palliatifs. Depuis le 23 mars, les visites n’étaient permises que si le patient était « en fin de vie imminente ». 

Des familles craignaient que ce soit trop tard et qu’à 24 ou 48 heures de la mort, leur proche soit dans le coma, incapable d’échanger avec elles. La nouvelle directive permettra, à certaines conditions, pour des raisons humanitaires, la présence d’un visiteur à la fois aux soins palliatifs, même si le patient n’est pas au seuil de la mort.

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Lundi, le premier ministre annonçait par ailleurs que dans chaque CHSLD, une personne bénévole serait désormais désignée pour faire le lien avec les familles. C’est aussi une bonne nouvelle pour tous les proches qui, depuis le début de la pandémie, se butent, le cœur serré, à un téléphone qui sonne dans le vide. 

Il serait important que l’on en fasse tout autant dans les hôpitaux. Pour que tous puissent faire leurs adieux à ceux qu’ils aiment.