Dans le tumulte des dernières semaines, de petits gestes changent la donne. C’est le cas de ceux faits par ces employées de résidences de personnes âgées qui ont pris le temps d’organiser des appels vidéo entre leurs pensionnaires et leurs familles, pour un dernier au revoir. Voici leurs histoires. 

Émilie Bilodeau Émilie Bilodeau
La Presse

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

« Tu peux lui parler parce qu’elle t’entend », indique Marie Myrta Louis. 

L’infirmière auxiliaire a réuni les sept enfants de Raymonde Jomphe Arseneau, une patiente mourante, sur un appel vidéo. « Maman, c’est Ginette, lance l’aînée des sœurs, la voix vacillante. Tu le sais que je t’aime, maman. On est tous avec toi. Tous les enfants. Laisse-toi aller. Tu as été une bonne maman. »

Voilà les images d’une vidéo tournée dans les dernières heures de vie de la femme de 93 ans, souffrant d’alzheimer.

Marie Myrta Louis travaille dans une résidence privée pour aînés de Montréal depuis 14 ans. Elle connaît Raymonde Jomphe Arseneau, une femme « gentille » et « coquette », depuis le jour où la dame a emménagé dans son petit appartement, il y a sept ans.

L’infirmière auxiliaire n’a pas hésité une seconde à prolonger son quart de travail pour permettre à la famille de se réunir pour la dernière fois, virtuellement. 

« Je savais que ce serait quelque chose de tellement important pour cette famille. Ils [les enfants de Raymonde Jomphe Arseneau] étaient tellement présents pour leur maman. Ils ne manquaient jamais de temps pour elle. Je trouvais ça important de leur offrir ce moment », raconte Mme Louis.

Les Arseneau sont tissés serré. Ils se parlent régulièrement, ils soupent ensemble, ils fêtent et ils pleurent ensemble. À leurs yeux, il était inimaginable que leur mère vive seule ses dernières heures.

« Notre père est mort il y a sept ans et nous étions tous là, les enfants, les beaux-frères, les belles-sœurs, les petits-enfants. On trouvait ça d’une tristesse infinie que notre mère soit seule. On était prêts à son décès parce qu’avec l’alzheimer, ce n’était plus une vie. Mais pas dans ce contexte. Pour nous, c’était terrible qu’on ne puisse pas aller la voir », raconte Marguerite Arseneau.

Pour Marie Myrtha Louis, ce moment a été très particulier. « C’était exceptionnel et triste en même temps. J’avais le cœur gros de voir qu’ils ne pouvaient pas toucher à leur maman, lui donner des câlins. Au moins, ils ont pu lui dire un dernier au revoir. »

Raymonde Jomphe Arseneau s’est éteinte le 30 mars, 12 heures après l’appel avec sa famille.

« Les personnes les plus reconnaissantes qui soient »

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Audrey Gélinas, technicienne en loisirs, offre depuis quelques semaines aux personnes âgées de la résidence de faire des appels vidéo à leurs proches dont ils sont coupés en raison de la pandémie.

« Audrey Gélinas nous a offert le plus beau et le plus précieux des cadeaux : un appel FaceTime avec notre maman, qui a pu nous dire “je vous aime” pour la dernière fois. Notre mère est décédée paisiblement dans son sommeil, quelques jours plus tard », nous a écrit Hélène Bourduas.

Très reconnaissante envers « tous les gens de cœur » qui travaillent dans la résidence pour personnes âgées où se trouvait sa mère, Mme Bourduas a dit souhaiter qu’un hommage tout particulier soit rendu à la technicienne en loisirs « qui a fait toute une différence dans nos vies ».

De sa propre initiative, Audrey Gélinas offre depuis quelques semaines aux personnes âgées de la résidence de faire des appels vidéo à leurs proches dont ils sont coupés en raison de la pandémie. Jeannine Bourduas a ainsi pu parler en simultané avec ses deux filles, ce qui s’est révélé être leur dernier échange.

Comme le souligne Mme Bourduas, sa mère ne savait pas ce qu’était FaceTime avant qu’Audrey Gélinas lui en parle. « Ma mère n’avait pas de téléphone à sa naissance, puis elle a eu une ligne partagée par les familles de la rue. Alors de nous voir à travers un écran, de savoir que nous étions tout près d’elle sans qu’on puisse la prendre dans nos bras, c’était surréaliste pour elle. »

En plus de permettre aux résidants de communiquer avec leurs proches par vidéo – ce qui occupe ces jours-ci une bonne partie de ses journées –, Audrey Gélinas a aussi récemment filmé les résidants alors qu’ils poussaient la chansonnette sur l’air de L’essentiel, de Ginette Reno. La vidéo, dans laquelle figurait Jeannine Bourduas, est devenue virale il y a quelques jours.

En entrevue, Audrey Gélinas raconte qu’une semaine après avoir obtenu son emploi, elle voulait démissionner. Trop dure, trop lourde, la vie au quotidien avec des personnes âgées aussi peu autonomes.

« Huit ans plus tard, j’y suis toujours et j’adore mon travail. Les personnes âgées me ramènent justement aux choses essentielles. Et ce sont vraiment les personnes les plus reconnaissantes qui soient. »