Depuis le début de la pandémie, des centaines d’aînés ont été transférés des hôpitaux de la province vers des CHSLD et d’autres milieux d’hébergement afin de libérer une partie des 6000 lits dont le gouvernement prévoyait avoir besoin pour faire face à la crise de COVID-19. Or ces aînés ont littéralement été « jetés dans la gueule du loup », disent certains intervenants, qui dénoncent le manque de préparation.

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

Gabrielle Duchaine Gabrielle Duchaine
La Presse

Malgré la crise, de nouvelles admissions ont eu lieu dans des CHSLD jusqu’à cette semaine. Jeudi, un centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) de Montréal a dit avoir reçu une directive de Québec suspendant tous les transferts. Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) n’a pas confirmé avoir envoyé un tel mot d’ordre à grande échelle. Actuellement, 813 milieux de vie, dont 264 CHSLD, ont des cas confirmés ou suspects de COVID-19.

« On savait que les soins en CHSLD étaient déjà difficiles, car on manquait de monde. Et là, on a envoyé des patients malades vers une situation déjà difficile », affirme le président de l’Association des médecins gériatres du Québec, le Dr Serge Brazeau.

Une femme a raconté à La Presse que son père avait été transféré le 28 mars dans un CHSLD de Montréal qui compte aujourd’hui 3 morts et 30 cas d’infection. L’homme de 91 ans est « seul et désorienté ». « Il fallait faire de la place et ils en ont fait sur le dos des aînés », rage Louise Riopel.

Réjeanne Quevillon, elle aussi de Montréal, a paniqué lorsqu’on lui a annoncé il y a quelques jours que son conjoint de 87 ans serait envoyé dans un autre CHSLD du quartier Ahuntsic où un cas de coronavirus a été signalé.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Réjeanne Quevillon

Elle a appris jeudi après-midi à son grand soulagement que le transfert était reporté, ordre de Québec.

De nombreux transferts

En temps normal à Montréal, de 500 à 600 lits des hôpitaux sont occupés par des patients en « fin de soins actifs ». Il s’agit de patients pour la plupart âgés, en attente d’une place en CHSLD, en ressource intermédiaire, en réadaptation ou en résidence privée pour aînés.

Mercredi, à peine 300 lits étaient occupés par des patients en fin de soins actifs dans la métropole. Depuis le début de la pandémie, Québec a libéré massivement des lits d’hôpital, croyant devoir absorber un flux énorme de patients quand la province atteindrait le « sommet de la courbe ».

La Presse a pu obtenir des données pour 3 des 29 établissements de santé de la province. Au seul CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, qui regroupe l’hôpital du Lakeshore, l’hôpital de St Mary et l’hôpital de LaSalle, on a transféré entre le 13 mars et le 7 avril 29 patients des hôpitaux vers des CHSLD et 9 vers des ressources intermédiaires.

En Estrie, 56 patients d’hôpitaux ont été transférés en CHSLD, 13 en ressources intermédiaires et 10 en résidences privées pour aînés. Dans les Laurentides, c’est 84 aînés qui ont été déplacés de l’hôpital vers les CHSLD, 15 vers des ressources intermédiaires et 15 vers des résidences privées pour aînés. Impossible de savoir combien de patients ont été transférés à l’échelle du Québec, car le MSSS ne dispose pas de chiffres à ce sujet.

Ce que l’on sait, en revanche, c’est que certains de ces patients sont aujourd’hui atteints de la COVID-19. 

Au CHSLD de Sainte-Dorothée à Laval, devenu le symbole de la crise, un étage ayant reçu plusieurs patients de l’hôpital a été l’un des premiers, et l’un des plus durement touchés.

« Nos gestionnaires nous ont prévenus au début qu’on allait recevoir toutes sortes de cas pour libérer les hôpitaux, dit une professionnelle en soins de l’établissement qui a demandé l’anonymat. Ils sont venus chez nous, dans un foyer d’éclosion. On les a peut-être jetés dans la gueule du loup. En même temps, c’est peut-être eux qui ont apporté la COVID ici et qui l’ont donnée aux autres. On ne peut pas être absolument certain. »

« Dans la fosse aux lions »

Une chose est sûre : les CHSLD et les résidences pour aînés sont au cœur de la pandémie. Environ 49 % des morts liées au coronavirus sont survenues dans des CHSLD et 22 % en résidences privées pour aînés.

C’est pour cette raison que Réjeanne Quevillon s’est mise à pleurer lorsqu’elle a appris, mercredi, que son conjoint allait être transféré au CHSLD Saint-Joseph-de-la-Providence du quartier Ahuntsic à Montréal. Un cas de COVID-19 est signalé dans cet établissement.

Elle a appelé sa fille Sylvie à l’aide. La famille n’y comprenait rien. 

Le premier ministre nous répète qu’il faut protéger nos aînés. En même temps, ils envoyaient mon beau-père dans la fosse aux lions.

Sylvie Pharand

Voilà trois ans que son beau-père Robert Routhier habite dans une résidence de soins intermédiaires. Il souffre d’aphasie et de paraplégie. Épuisée, sa conjointe avait accepté de l’y placer après des années de soins à domicile.

PHOTO FOURNIE PAR SYLVIE PHARAND

Réjeanne Quevillon et Robert Routhier

En janvier, la famille a appris que M. Routhier devrait déménager en CHSLD.

Cette semaine, alors que les CHSLD sont en pleine tourmente, un appel de la travailleuse sociale chargée du dossier a annoncé que « les papiers avaient été envoyés ». « Le transfert pouvait se faire rapidement. En à peine 48 heures », dit Mme Pharand.

Jeudi après-midi, alors qu’elle croyait tout perdu, le CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal a annoncé avoir reçu une directive de Québec sonnant la fin des transferts. « Ma mère n’arrête pas de pleurer de joie. » Une porte-parole du CIUSSS a confirmé la nouvelle directive à La Presse.

« On ne peut rien faire »

Louise Riopel n’a pas eu cette chance. Des problèmes cardiaques et rénaux ont envoyé son père à l’hôpital au début février. Sa santé s’est dégradée. Impossible de le renvoyer chez lui. Le cœur lourd, ses enfants se sont résignés.

Jamais ils n’auraient pensé que leur proche quitterait l’hôpital en pleine pandémie. Pourtant, le 28 mars, c’est sans ses enfants que l’homme de 91 ans a emménagé au CHSLD Laurendeau, où on compte aussi des cas de coronavirus.

« On ne peut rien faire. On ne peut pas aller le voir. Il n’a jamais été seul de sa vie, et là, il est seul au monde. Je ne sais même pas à quoi ressemble son environnement. Il n’a pas de télé. Il n’a pas ses effets personnels parce qu’on ne peut pas les lui apporter. Quand j’appelle pour avoir des nouvelles, les infirmières sont débordées », raconte sa fille Louise.

Lorsqu’elle arrive à lui parler, son père lui dit qu’il veut mourir. 

Je sais qu’il fallait vider des lits, mais est-ce qu’il fallait faire aussi vite ? Mon père souffre. On le coule et on le regarde se noyer.

Louise Riopel

Des experts inquiets

Pour le Dr Brazeau, les derniers jours montrent que la préparation à la pandémie dans les CHSLD n’a pas été suffisante. « Oui, c’était une bonne idée de libérer des lits d’hôpital. Mais les patients ont été reçus dans des centres qui n’avaient pas assez de personnel. Et c’était une problématique, le manque de personnel en CHSLD, connue depuis longtemps. »

Pour le médecin, les annonces d’ajout de personnel du gouvernement Legault arrivent « un peu tard » et la préparation en vue de la pandémie a été « hospitalocentrique ».

Un avis partagé par un gestionnaire bien impliqué dans le réseau qui a requis l’anonymat de peur de représailles. « On savait que les personnes âgées étaient vulnérables. Pourquoi n’est-on pas allé chercher des gens sur le terrain ? Des intervenants qui travaillent dans des CHSLD pour savoir comment se préparer ? demande-t-il. On a jeté ces aînés dans la gueule du loup. »

« On a mis des gardes pour empêcher les entrées et les sorties. Mais on a oublié de donner des soins aux gens », dénonce Pierre Blain, président des Usagers de la santé du Québec.

Gisèle Tassé-Goodman, présidente du RéseauFADOQ, est moins sévère. « Les problèmes de ratio patients-employés, ça fait dix ans qu’on en parle. C’est malheureux qu’il ait fallu une pandémie pour qu’on s’ouvre les yeux. Mais le gouvernement a reconnu le problème et il a pris des mesures salutaires [en envoyant du personnel en renfort dans les CHSLD]. Ça va permettre de lutter contre la maltraitance, parce que le personnel est à bout de souffle. Voyons comment ces nouvelles mesures vont fonctionner et souhaitons que ça va enrayer l’épidémie. »

Comment Québec gère les transferts

Pour les personnes qui sont à l’hôpital : 

« Elles doivent avoir un test de dépistage préalablement à leur admission dans un autre milieu. Si le résultat du test est positif, la personne ne peut pas être dirigée vers un CHSLD dans lequel il n’y a pas de cas de COVID-19. Elle est plutôt dirigée vers un CHSLD qui a une zone chaude permettant de lui offrir les soins requis tout en protégeant les autres résidants du CHSLD, qui, eux, sont dans la zone froide, ou dans un milieu alternatif désigné pour les personnes qui ont la COVID-19 », explique la porte-parole Marie-Claude Lacasse.

Pour les personnes qui ont un résultat négatif : 

« Elles peuvent être admises dans un milieu de vie qui n’a pas de cas de COVID. En prévention, elles doivent tout de même demeurer à leur chambre les 14 premiers jours de leur admission. Le personnel prend des précautions auprès de la personne pendant cette période au cas où la maladie se développerait durant cette période. »

Pour les usagers qui proviennent d’un autre milieu que l’hôpital : 

« Ils doivent demeurer à leur chambre les 14 premiers jours de leur admission. Le personnel prend des précautions auprès de la personne pendant cette période au cas où la maladie se développerait durant cette période. »