Alors que 604 travailleurs de la santé ont été infectés par le coronavirus au Québec, une nouvelle directive de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) précise qu’advenant une menace de rupture de service dans le réseau de la santé, des employés exposés à la maladie pourront être sortis plus rapidement de leur quarantaine.

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

Isabelle Ducas Isabelle Ducas
La Presse

Cette directive est sévèrement critiquée par les syndicats. Surtout que, au même moment, des spécialistes recommandent que les malades atteints de la COVID-19 restent plus longtemps en quarantaine, pour réduire les risques de propagation.

« Il faut s’assurer que cette directive soit utilisée juste en cas d’extrême exception. Il ne faut pas qu’il y ait un autre Sainte-Dorothée », plaide le président de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN), Jeff Begley.

Dans un document intitulé Recommandations pour la levée des mesures d’isolement des travailleurs de la santé diffusé vendredi, le comité sur les infections nosocomiales de l’INSPQ explique les règles d’isolement pour les employés du réseau de la santé.

Par exemple, un travailleur ayant reçu un diagnostic positif à la COVID-19 doit respecter une période d’isolement de 14 jours après le début des symptômes, et obtenir deux tests de dépistage négatifs avant de reprendre son poste.

Mais les syndicats sont inquiets pour les travailleurs asymptomatiques ayant été en contact avec des cas de COVID-19 en milieu de soins. Si ces travailleurs opèrent dans une unité menacée de rupture de service, leur isolement pourra durer sept jours, voire moins. Ils devront toutefois porter un masque sur leur lieu de travail, respecter une stricte hygiène des mains et prendre leur température deux fois par jour.

« Les travailleurs qui ont voyagé et qui sont asymptomatiques doivent être isolés 14 jours, sans exception. Mais les travailleurs qui ont été en contact avec des cas ont une règle moins stricte. On trouve que ça implique des risques inutiles, notamment en CHSLD », dit M. Begley.

Des établissements « ont déjà utilisé l’argument des “bris de service” pour ramener des infirmières au travail et ne pas respecter la période d’isolement de sept jours », affirme Linda Lapointe, vice-présidente à la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ). Selon elle, il faudrait mieux définir la notion de « bris de service ».

Au CHSLD Laflèche de Shawinigan, des travailleurs ont été obligés de retourner au travail avant les sept jours d’isolement et ont ensuite eu un test positif à la COVID-19, selon M. Begley. Mercredi, on comptait 66 résidants et 48 employés infectés à la COVID-19 au CHSLD Laflèche, qui enregistre aussi 14 décès.

Pas dans un monde idéal

Le Dr Jasmin Villeneuve, de l’INSPQ, siège au comité des infections nosocomiales qui a émis les directives. Il explique que, « dans un monde idéal », ces travailleurs ayant été en contact avec des cas confirmés de COVID-19 s’isoleraient pendant 14 jours. « Mais on n’est pas dans un monde idéal. »

Si on respecte le 14 jours, on vide les milieux de soins. On tombe dans une réflexion de gestion de risque.

Le Dr Jasmin Villeneuve

Selon le Dr Villeneuve, une question se pose lorsqu’une rupture de service risque d’arriver : « Pour le patient, est-ce mieux de se faire soigner par quelqu’un sans symptômes ou de ne pas avoir de travailleur pour le soigner ? »

La majorité des gens exposés à la COVID-19 montrent des symptômes après « cinq à six jours », dit-il. D’où l’instauration d’une période d’isolement de sept jours. Mais le Dr Villeneuve souligne que « tout évolue rapidement ». Et dans certains cas, « même le délai de sept jours est dur à maintenir ». « Sinon, il y aurait des unités où il n’y aurait personne pour donner les soins. »

Le Dr Villeneuve explique que les recommandations du comité des infections nosocomiales évoluent constamment. Parmi les nouvelles directives, il est recommandé depuis le début de la semaine à tous les travailleurs de la santé en milieu de soins et en contact avec un patient de porter un masque.

Quarantaine trop courte pour les malades

Par ailleurs, des spécialistes recommandent que les malades atteints de la COVID-19 restent plus longtemps en quarantaine. Ceux-ci déplorent que Québec ne respecte pas les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), ce qui pourrait contribuer à la propagation du virus par des personnes considérées comme rétablies, mais toujours contagieuses.

Il faudrait imposer une quarantaine de trois semaines après l’arrêt des symptômes, selon la virologue Anne Gatignol, professeure à l’Université McGill, qui estime « insuffisant » l’isolement de 14 jours, calculé à partir du début des symptômes, qui se retrouve dans les directives officielles de l’INSPQ.

Elle appuie son opinion sur un article scientifique diffusé le 23 mars, à la suite d’une étude menée en Chine, montrant que 8 malades sur 16 étaient toujours contagieux 8 jours après la disparition des symptômes. La recherche portait sur un très petit échantillon, reconnaît la Dre Gatignol. Mais comme peu d’études ont été réalisées sur la contagion du nouveau coronavirus, elle estime que le Québec devrait tenir compte de ces résultats.

« Selon l’OMS, en l’absence de deux tests négatifs pour valider qu’une personne est ‟guérie” de la COVID-19, il faudrait attendre 14 jours après la résolution des symptômes avant de lever les mesures d’isolement chez les personnes infectées à la COVID-19, car elles peuvent continuer d’être contagieuses pendant cette période de temps », souligne un médecin spécialisé en santé publique, qui a requis l’anonymat puisqu’il agit comme médecin-conseil dans l’une des régions du Québec.

Pour des raisons que j’ignore, ici au Québec, nous ne suivons pas les recommandations de l’OMS.

Un médecin spécialisé en santé publique

Imposer une quarantaine de 14 jours à compter du début des symptômes ou à compter de la fin des symptômes, est-ce que cela fait une si grosse différence ?

Oui, selon la Dre Gatignol. « Certaines personnes sont malades pendant deux jours, d’autres pendant huit jours », souligne-t-elle.

Dans un reportage publié dans nos pages dimanche, des malades se relevant de la COVID-19 s’inquiétaient qu’on mette fin à leur quarantaine sans avoir l’assurance qu’ils n’étaient plus contagieux.

On leur permet de sortir d’isolement 14 jours après le début des symptômes, s’ils n’ont plus de fièvre depuis 48 heures et pas de symptômes aigus — sauf une toux résiduelle — depuis 24 heures.

Auparavant, les malades devaient obtenir des résultats négatifs à deux tests de dépistage administrés à 24 heures d’intervalle pour être considérés comme guéris. Mais comme le nombre de tests est limité, ils sont maintenant réservés à des cas prioritaires, comme les travailleurs du réseau de la santé aux prises avec des symptômes de la COVID-19.

Autre étude, autre conclusion

Au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), on se défend de ne pas imposer une période de quarantaine suffisante.

En réponse aux résultats de l’étude menée en Chine, on cite une autre étude, allemande celle-là.

« Basée sur neuf patients avec des symptômes légers, cette étude a montré que huit jours après le début des symptômes, on ne trouvait plus de virus viable dans les sécrétions respiratoires, même si l’ARN était encore détectable », indique Marie-Claude Lacasse, porte-parole du MSSS, dans une réponse transmise par courriel.

L’ARN est le matériel génétique du coronavirus.

En Colombie-Britannique, la quarantaine est d’au moins 10 jours après le début des symptômes et elle est d’au moins 7 jours selon les recommandations des Centers for Disease Control and Prevention (CDC) aux États-Unis, note Mme Lacasse.

Donc, le Québec prend plus de précautions en recommandant un isolement de 14 jours. « Cela exclut les personnes hospitalisées aux soins intensifs, les personnes immunosupprimées et les personnes sous corticothérapie (qui peuvent excréter le virus plus longtemps). Notre recommandation s’applique aux personnes isolées à domicile, donc à des cas plus légers que les cas hospitalisés », précise-t-elle.