Le prolongement de la « pause » dans les chantiers de construction du Québec jusqu’au 4 mai va retarder la livraison de plus de 10 000 maisons et logements qui devaient, avant qu’arrive la pandémie de coronavirus, être livrés à leurs acheteurs d’ici au 1er juillet.

Bruno Bisson Bruno Bisson
La Presse

Selon le vice-président aux affaires publiques de l’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec (APCHQ), François Bernier, « avril, mai et juin sont toujours des gros mois de livraison de logements neufs dans le cycle de construction annuelle ».

« On devait parachever entre 10 000 et 11 000 unités, dont 6500 unités locatives, pendant ces trois mois, affirme-t-il. On sait tous qu’il y a une pénurie dans ce domaine, alors si ces logements-là ne sont pas disponibles, les problèmes habituels du 1er juillet risquent d’être encore pires cette année. »

Au cours des prochains mois, ce sont donc des milliers de familles québécoises qui vont devoir quitter leur lieu de résidence actuel pour céder la place à un acheteur ou à un nouveau locataire, pour se retrouver temporairement sans logis, et sans savoir quand ils auront accès à leur propre maison, condo ou appartement neuf en raison des conditions créées par la crise de la COVID-19.

C’est le cas de Guillaume Michaud et de sa famille, qui vivent à Lévis dans une maison déjà vendue, et qui projetaient d’emménager dans leur nouvelle maison de Saint-Anselme, dans la région de Bellechasse, à la mi-mai. La construction devait être finie le 15 mai. Elle est actuellement terminée à 50 %.

PHOTO FOURNIE PAR GUILLAUME MICHAUD

La nouvelle maison familiale de Guillaume Michaud, à Saint-Anselme, est achevée à environ 50 %. Il reste un peu moins de deux mois de travaux. La date de livraison prévue était le 15 mai. Avec la « pause » des chantiers qui s’étire au moins jusqu’au 4 mai, la maison ne sera vraisemblablement pas prête avant que M. Michaud et sa famille soient forcés de quitter leur propre maison, qui est déjà vendue.

Il reste encore deux mois de travaux. Mais le 28 mai prochain, M. Michaud et sa famille devront avoir quitté leur maison actuelle pour que le nouveau propriétaire y emménage.

« Je suis sûr qu’il y a des milliers de personnes qui se trouvent présentement dans la même situation, dit M. Michaud. Pourtant, je pose des questions partout, mon entrepreneur aussi, mais personne n’a de réponses pour nous, c’est comme si on était un peu oubliés. »

M. Michaud affirme en avoir parlé à son acheteur, qui a dit ne pas pouvoir reporter son déménagement parce que son logement est lui-même déjà loué à une autre personne. « Même si on essaie de remonter la chaîne, dit M. Michaud, ça finit par faire un nombre infini de personnes qui changent de place, si bien qu’on se demande si ce ne serait pas mieux que le gouvernement dise : OK, on arrête tout. Mais est-ce que c’est possible ? Je ne le sais pas. »

La question contournée

Il y avait des centaines de petits et grands chantiers de construction résidentielle en activité à travers le Québec le 23 mars dernier, quand le premier ministre Legault a ordonné une « pause » de l’ensemble des activités non essentielles jusqu’au 13 avril pour limiter la propagation de la COVID-19.

Dimanche, la pause a été prolongée jusqu’au 4 mai.

Marie-Christine Lizotte, de Construction Sylvain Larose, un constructeur local de Saint-Henri, près de Lévis, avait une vingtaine d’unités (maisons et logements) en construction, dont la maison de M. Michaud à Saint-Anselme. Depuis le 23 mars, elle reste en contact étroit avec ses acheteurs et locataires, dont plusieurs s’inquiètent.

On tente de les rassurer comme on peut, même si on ne l’est pas nous-mêmes. On ne sait rien. On est en “pause”, donc, on a zéro information, et j’ai remarqué que chaque fois que cette question est effleurée dans les points de presse du premier ministre, il la contourne.

Marie-Christine Lizotte, de Construction Sylvain Larose

Dans l’intervalle, dit Mme Lizotte, même si ses chantiers sont inactifs jusqu’au 4 mai, il y a de nombreuses questions qui se posent dans l’immédiat. Que fait-on avec les locataires qui doivent emménager dans deux semaines ?

« J’ai des logements assez avancés qui pourraient être livrés à temps, mais avec des portes ou des escaliers temporaires. Est-ce que j’ai le droit de faire ça ? Est-ce que les assurances accepteraient de les assurer ? Est-ce que les locataires voudraient y habiter ? »

Sauver ce qu’on peut

Si la situation est globalement un peu chaotique chez les constructeurs d’habitations, la reprise des activités pourrait l’être tout autant. En supposant que les travaux reprennent le 4 mai, les chantiers auront été suspendus pour un total de six semaines. Le délai pour livrer les logements en retard pourrait toutefois être beaucoup plus long que ça.

« Si ce n’était que de moi, dit Mme Lizotte, six semaines d’arrêt, ça donnerait six semaines de délai. Mais en construction, on travaille avec des sous-traitants, des fournisseurs. J’ai donc commandé les garages, les portes et fenêtres, des armoires pour tous nos chantiers les plus pressants, pour qu’on soit prêts quand ça va repartir. Le problème, c’est que tout le monde a fait ça. »

À la reprise, craint-elle, les fournisseurs « ne fourniront pas à la demande », sans parler des ravages de la pandémie qui pourraient réduire la capacité des fournisseurs à produire leurs biens, et retarder les constructeurs dans leurs travaux en cours.

Ça devient techniquement très difficile de penser qu’on va pouvoir compléter le même nombre de logements qui était prévu, sans qu’il y ait de gros problèmes qui surgissent.

François Bernier, vice-président aux affaires publiques de l’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec

« Quand on va redémarrer, ajoute M. Bernier, on va reprendre les travaux qui étaient dus pour avril, puis pour le mois de mai, et les compléter. Mais qu’est-ce qui va arriver avec les constructions qui étaient sur le point de commencer ? Je ne sais pas. »

Selon lui, un grand nombre de projets résidentiels devront être réévalués au vu des nouvelles conditions de marché qui se présenteront, à la reprise, et qui sont encore impossibles à prévoir.

« Il va falloir réévaluer des projets en termes de coûts. Il y a des fournitures venant de l’étranger, alors que les taux de change ne sont plus les mêmes. Dans la chaîne d’approvisionnement, il y en a qui vont hausser leurs prix. Et est-ce que toutes les fournitures vont être disponibles, puisque les usines aussi sont arrêtées depuis des semaines ? »

« C’est quand on va pouvoir redémarrer qu’on va voir ce qu’on peut sauver », conclut M. Bernier.