« Mon père n’est pas juste un numéro. Il n’est pas une statistique. »

Gabrielle Duchaine Gabrielle Duchaine
La Presse

Chaque jour depuis trois semaines, à 13 h tapantes, le premier ministre François Legault dresse le bilan des victimes de la COVID-19 au Québec. Tant de personnes sont infectées, tant sont hospitalisées, tant sont mortes. Lundi, la colonne des morts a atteint les 121.

Du nombre, il y a Eddy Beauvillier, 88 ans. Père de quatre enfants, grand-père de trois, arrière-grand-père de cinq. Plus jeune, il a été camionneur, puis concierge à la Commission scolaire de Montréal. Deux métiers, ironiquement, auxquels la maladie qui lui a enlevé la vie a aussi redonné leurs lettres de noblesse.

M. Beauvillier, originaire du petit village de Saint-Stanislas, en Mauricie, s’est éteint dans la nuit du 2 avril au Centre d’hébergement de La Pinière, à Laval.

Sa fille Sophie, sa cadette, a eu de la chance. Elle a pu lui dire un dernier adieu en personne, contrairement à bien des familles dans la même situation.

Elle lance maintenant un message à ses concitoyens. « C’est grave, ce qui se passe. Il y a des gens qui vont en mourir. Malgré toutes les précautions qu’on prend, il y a des gens qui vont mourir. Il faut respecter les consignes. Il faut se laver les mains. Il faut rester chez nous. »

Elle poursuit : « Je ne veux pas savoir à qui la faute, comment il l’a attrapée. Ce n’est pas le but. Les gens du centre où vivait mon père font un travail formidable. C’est important de le dire. Ils sont merveilleux. Mon père était heureux là-bas. Il était bien. »

PHOTO FOURNIE PAR SOPHIE TRUDEL-BEAUVILLIER

Eddy Beauvillier et sa fille Sophie

L’appel qui n’est jamais venu

Le lundi 30 mars, Sophie Trudel-Beauvillier attendait un appel vidéo de son père. Ce sont les employés du centre d’hébergement qui l’avaient organisé  pour permettre à l’octogénaire d’être en contact avec sa famille malgré l’interdiction de visite.

« Mon père ne parlait presque plus, mais je me suis dit qu’au moins, il pourrait me voir », dit la femme de 38 ans. M. Beauvillier souffrait de démence vasculaire, explique-t-elle. 

Depuis le début de la crise, il était de bonne humeur. Il mangeait bien. Il était souriant, comme à son habitude. Sa fille ne s’était donc pas trop inquiétée, quelques jours plus tôt, en apprenant que des résidants de l’endroit avaient été déclarés positifs au coronavirus. 

Mais ce lundi-là, quand l’appel attendu n’est pas venu, elle a téléphoné. Son père, lui a-t-on dit, était fatigué. Il n’avait pas faim. Le lendemain, il faisait de la fièvre. Puis il a eu besoin d’oxygène pour respirer.

« Ils m’ont dit : on le surveille. On s’en occupe. » 

Comme la chambre de l’homme était située au rez-de-chaussée, Sophie est allée lui rendre visite par l’extérieur et lui parler à travers la fenêtre. Il dormait. 

Un dernier adieu

Deux jours plus tard, l’état de M. Beauvillier s’était encore dégradé. Les soignants lui ont administré de la morphine.

« Ils m’ont dit qu’en temps normal, ils l’auraient transféré à l’hôpital, mais que ce n’était peut-être pas une bonne idée dans les circonstances. Que ça serait pire. »

Mon père ne voulait pas être réanimé. Il ne voulait pas être sous respirateur. C’était hors de question. Ce n’était pas son souhait.

Sophie Trudel-Beauvillier

Sophie est retournée au centre d’hébergement pour essayer à nouveau de voir son père par la fenêtre. Lorsqu’elle est arrivée devant la chambre, les rideaux étaient tirés. Elle a appelé à la réception pour qu’on les ouvre. Une préposée l’a invitée à entrer. Son père était sur ses derniers milles et le personnel le savait.

« Ils m’ont équipée avec les gants, la jaquette, le masque. J’ai passé une heure et demie avec lui. Il était somnolent à cause de la morphine, mais à un moment donné, il a un peu ouvert les yeux. Je suis vraiment contente d’avoir eu ce temps-là avec lui. Il y a beaucoup de familles qui n’ont pas eu cette chance », souffle la femme, gagnée par l’émotion.

Elle a de la peine de ne pas pouvoir lui rendre hommage comme lui l’aurait souhaité. Avec la pandémie, les funérailles publiques sont interdites. 

« On pourrait faire des funérailles rapidement, mais sans personne. Mon père était connu de beaucoup de gens, il avait une grosse famille. Alors on va attendre que ça passe. »