La guerre entre États pour la mainmise sur le matériel médical comme les masques N95 sera « dure », prévient François Legault. Devant l’urgence, Québec cherche même à produire ici ces masques pour ne plus dépendre de son voisin américain.

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

L’entreprise 3M a révélé l’existence, dans un communiqué incendiaire vendredi matin, d’un ordre venu de la Maison-Blanche : Washington lui demande de cesser de vendre des masques N95, particulièrement utiles dans la lutte contre la COVID-19, au Canada et en Amérique latine.

« Ça va être une guerre dure. Les pays qui fabriquent des équipements vont vouloir les garder pour leurs citoyens », a réagi le premier ministre du Québec lors de son point de presse quotidien.

M. Legault n’a pas voulu dire si 3M était un fournisseur important des hôpitaux québécois. En fin de journée, Radio-Canada a toutefois révélé que cette directive de Washington compromettrait une commande de plusieurs centaines de milliers de masques attendue au cours du mois d’avril dans la province.

Néanmoins, le Québec a assez de réserves de matériel médical pour huit jours. Il s’agit d’une mince amélioration : le chiffre était de sept jours au début de la semaine.

La posture agressive de Washington démontre, selon François Legault, que les industries québécoise et canadienne doivent absolument produire les équipements médicaux essentiels.

S’il y a une leçon qu’on tire de la crise actuelle, c’est qu’on devrait être autonome pour les biens qui sont essentiels, puis l’équipement médical, c’est un bien essentiel.

François Legault, premier ministre du Québec

Le Québec et l’Ontario seraient capables, selon lui, de produire des masques N95 et des masques d’intervention. « Ça prend combien de temps ? C’est là-dessus qu’on travaille actuellement avec des gens, puis même chose du côté de Doug Ford. On se parle beaucoup. On travaille ensemble. »

Le premier ministre de l’Ontario lui a fait écho, disant également viser l’autosuffisance pour juguler la crise. Il ne s’est par ailleurs pas privé de partager son avis sur le geste posé par le locataire de la Maison-Blanche. « Je ne peux dire à quel point je suis déçu de M. Trump pour la décision qu’il a prise », a mentionné M. Ford en conférence de presse à Queen’s Park.

Ottawa adopte la manière douce

François Legault n’a pas paru surpris des tactiques américaines, pas plus qu’Ottawa.

« Ça ne devrait pas être étonnant que, face à une pandémie globale, tous les pays soient dans une situation d’urgence, une situation de crise », a indiqué la vice-première ministre, Chrystia Freeland.

Ottawa a dit ne pas préparer de riposte immédiate contre Washington. Le premier ministre du Canada a dit préférer pour l’instant une approche plus douce : tenter de raisonner Donald Trump.

« On est en train de travailler avec les États-Unis pour qu’ils comprennent ce que nous, on sait très bien déjà : c’est que les échanges entre le Canada et les États-Unis vont dans les deux sens », a-t-il soutenu lors de sa conférence de presse quotidienne, vendredi.

PHOTO SEAN KILPATRICK, LA PRESSE CANADIENNE

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

Il y a des produits médicaux qui vont dans les deux sens à travers notre frontière, et ce serait une erreur pour nos pays d’en limiter l’accès.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

L’entreprise 3M partage cet avertissement de M. Trudeau. Dans son communiqué, elle n’a pas hésité à contredire Donald Trump. Selon elle, lui interdire d’exporter vers le Canada pourrait avoir maints effets délétères.

Le premier est d’ordre humanitaire. « Il y a des implications humanitaires importantes à cesser l’exportation de respirateurs aux travailleurs de la santé au Canada et en Amérique latine, où nous sommes un fournisseur critique de respirateurs », s’inquiète 3M, qui appelle ses masques N95 des « respirateurs ».

L’autre effet pervers du protectionnisme américain serait la riposte des autres pays, prévient 3M.

« Cesser l’exportation de respirateurs produits aux États-Unis pousserait probablement d’autres pays à répliquer et à faire la même chose », écrit sans détour 3M dans son communiqué. « Certains ont déjà commencé à le faire. »

« Si cela se produisait, le nombre de respirateurs disponibles aux États-Unis serait réduit en vérité. C’est l’inverse de ce que nous et l’administration, pour le compte du peuple américain, recherchons tous les deux. »

Le Canada a beaucoup plus à perdre

Mais en cas d’escalade de ces mesures protectionnistes, le Canada a probablement beaucoup plus à perdre, prévient Florian Mayneris, professeur au département des sciences économiques de l’UQAM.

Avec un collègue, M. Mayneris s’est plongé vendredi dans l’analyse de chiffres d’exportations. L’OMC a dressé une liste de 67 produits essentiels contre la COVID-19.

M. Mayneris a analysé à chaud la part de ces 67 produits dans les échanges canado-américains. Les résultats préliminaires sont clairs.

« On constate une relation très déséquilibrée, comme elle l’est de manière générale entre le Canada et les États-Unis », résume-t-il.

De 2012 à 2014, le Canada importait environ 60 % de ces biens essentiels contre la COVID-19 des États-Unis. Les États-Unis, eux, achetaient seulement 6 ou 7 % de ces produits du Canada.

« Ça explique peut-être la position des autorités canadiennes, qui est de rester prudentes, de ne pas chercher l’escalade, avance M. Mayneris. Le Canada aurait beaucoup, beaucoup à perdre dans une escalade avec les États-Unis. »

Mais les États-Unis ne s’en prennent pas seulement au Canada. Selon ce qu’ont rapporté les médias allemands, les États-Unis auraient aussi confisqué à l’aéroport de Bangkok, en Thaïlande, des centaines de milliers de masques produits dans une usine chinoise de 3M qui avaient été commandés par le service de police de Berlin.

Les autorités berlinoises ont qualifié ces actes de « piratage des temps modernes » et exhorté la chancelière Angela Merkel à interpeller les États-Unis, toujours d’après les informations en provenance de journalistes de l’Allemagne.

Une loi de temps de guerre

Pour forcer 3M à cesser ses exportations de masques au Canada, Donald Trump a utilisé une loi créée dans la foulée de la guerre de Corée. Le Defense Production Act permet à l’administration d’imposer certaines choses aux manufacturiers, par exemple le type de biens qu’ils produisent en priorité. Les États-Unis ont aussi demandé que 3M importe davantage de masques N95 de ses usines à l’étranger. « Cette semaine, nous avons garanti de la Chine l’exportation vers les États-Unis de 10 millions de respirateurs N95, fabriqués par 3M en Chine », ajoute l’entreprise dans son communiqué.