(Mirabel) Ils entrent dans les maisons d’inconnus. Ils sont confinés dans les ambulances avec des patients potentiellement infectés. Et ils ne peuvent pas toujours se fier à ce que disent les malades. Jour et nuit, les ambulanciers paramédicaux vivent avec le spectre de la COVID-19. « C’est notre ennemi invisible », disent-ils. La Presse a passé une journée avec eux.

Gabrielle Duchaine Gabrielle Duchaine
La Presse

Chaque fois qu’ils répondent à un appel, Sébastien Boisclair et Jean-Sébastien Lair sont devant l’inconnu. « On ne peut pas se fier à l’information qu’on reçoit. Ils nous disent que c’est un cas possible de COVID, finalement ça n’en est pas un. Et quand ils ne nous le diront pas, ça va en être un. »

Nous sommes à Mirabel, dans un des garages des Services Préhospitaliers Laurentides-Lanaudière, qui desservent en ambulances une large partie de la banlieue nord de Montréal.

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Pour les quelque 265 paramédicaux de l’entreprise, le risque est réel.

La preuve ? Dix-sept de leurs collègues sont en quarantaine préventive « en raison d’un contact [avec un patient] représentant un niveau d’exposition élevé ».

Un autre a été déclaré positif au nouveau coronavirus.

Malgré cela, ils continuent d’effectuer quelque 150 transports d’urgence par jour, dont la moitié rentre officiellement dans ce qu’ils appellent le « protocole COVID », c’est-à-dire des patients qu’on juge à risque d’être infectés.

Dans ces cas-là, systématiquement, les intervenants d’urgence revêtent blouse jaune, masque N95, gants et visière ou lunettes. Dans les autres situations, on privilégie le masque chirurgical pour ne pas gaspiller l’équipement.

« Ce qui est inquiétant, c’est d’arriver sur un cas non confirmé, une personne qui s’est cassé une jambe, par exemple, mais qui est infectée et qui n’a pas de symptômes. Il est là, le problème. Tu ne te méfies pas », dit le paramédical Luc Bertrand, 63 ans, doyen du groupe.

« Personne ne veut ramener ça à la maison », dit son partenaire Éric Sergerie.

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Les ambulanciers paramédicaux Éric Sergerie et Luc Bertrand

Derrière lui, serpillières et chiffons à la main, une armée d’étudiants en soins préhospitaliers d’urgence passe ses journées à désinfecter en boucle poignées de porte, meubles et véhicules.

Il est 7 h 30. En ce mercredi encore froid pour un début de printemps, les employés défilent l’un après l’autre dans le bureau d’un superviseur.

C’est jour d’essayage. « On avait commandé des masques, mais on ne les a jamais reçus. Alors on a été obligés d’en trouver d’autres », explique le directeur des opérations, Stéphane Maillet.

Trois personnes travaillent à temps plein pour dénicher aux quatre coins du monde de l’équipement de protection. Les nouveaux masques proviennent d’un fournisseur qui ne fait généralement pas affaire avec le monde de la santé.

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« Il y en a, des masques, mais il faut les trouver », ajoute Alain Ranger, directeur des ressources humaines.

Et il faut les ajuster.

La moindre fissure et c’est fichu. D’où l’exercice de la journée. Tour à tour, chaque paramédical place un masque sur son visage. On lui installe ensuite une sorte de tente blanche sur la tête dans laquelle on introduit un gaz amer. Si le cobaye goûte quelque chose, ça veut dire qu’il est mal protégé, nous explique le superviseur Dany Rodrigue.

C’est notre guide pour la journée. Il sillonne le territoire à la rencontre des équipes. Il leur prête main-forte sur des interventions et leur fournit du matériel de protection à mesure qu’elles en utilisent.

« On ne veut tellement pas qu’ils manquent de quelque chose. »

Premier arrêt, Terrebonne. Sur les ondes radio, le répartiteur parle d’une voix métallique d’un homme âgé atteint de sclérose latérale amyotrophique qui a de la difficulté à respirer. L’ambulance de Julie Comeau et Jean-Claude Brochu arrive pleins feux.

Mais plutôt que d’entrer en trombe, comme il en a le réflexe, le duo met quelques minutes à revêtir l’équipement de protection. On ne prend plus de risques avec les problèmes respiratoires.

Une fois à l’intérieur, protocole oblige, c’est à deux mètres de distance qu’ils effectueront la première approche, afin de déterminer le niveau de risque lié à la COVID-19.

« Ça complique notre travail. Il y a des choses qu’on ne peut plus faire », nous a expliqué leur collègue Éric Sergerie, croisé quelques minutes plus tôt au garage. « Comme entrer directement dans une maison ou aller tout de suite au chevet d’une personne. »

Il y a des équipes qui se font recevoir à coups d’insultes parce qu’elles prennent le temps de mettre l’équipement.

Éric Sergerie

Ici, pas d’insultes. Que des larmes.

Une tragédie se joue derrière les murs de la petite maison beige. Le patient doit obtenir l’aide médicale à mourir lundi. Il ne reviendra jamais chez lui. Son fils l’accompagne jusqu’à l’ambulance. « Je t’aime papa. J’arrive. J’arrive », lui répète-t-il, la voix enrouée.

La réalité, c’est que les hôpitaux sont en confinement. Julie Comeau conseille à l’homme de téléphoner au CHUM afin de vérifier s’il aura le droit de visiter son père avant le jour J. Puis l’ambulance se met en route, laissant le fils seul, les bras ballants, en t-shirt dans le froid, victime collatérale de la crise sanitaire.

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Julie Comeau

« La dame n’a pas voyagé, mais son fils, on ne sait pas. »

Marie-Kim White parle à son superviseur. Avec sa partenaire Line Laurin, elle intervient dans un modeste logement d’une rue anonyme de Saint-Eustache. La police aussi est sur les lieux. Les voisins sont scotchés à leurs fenêtres pour essayer de voir ce qui se passe.

La femme dont parle la paramédicale a été trouvée morte sur le plancher de sa chambre. Son corps est déjà rigide. Comme ni les policiers ni les ambulanciers paramédicaux n’ont légalement le droit de constater son décès, il faut transporter le corps à l’hôpital.

Ils devront s’y mettre à cinq pour réussir à l’extirper de son appartement.

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Le superviseur Dany Rodrigue

À l’arrivée de Dany Rodrigue, ses collègues cherchent des blouses et des lunettes de protection pour les deux policiers. « Disons que je l’ai déjà pas mal touchée », soupire l’agent Alexandre Després en enfilant sa blouse.

Au moins, à première vue, la victime n’a pas l’air d’avoir succombé des suites du coronavirus. Elle vit seule. Elle ne sort pas.

Mais comme le souligne Marie-Kim White, « on ne sait pas s’il y en a. »

La veille, deux confrères ont justement transporté à l’hôpital un homme trouvé mort chez lui à Saint-Sauveur. Il avait eu un test positif à la COVID-19. Les intervenants d’urgence étaient équipés en conséquence.

« Notre plus gros problème, c’est les gens qui nous cachent des faits. »

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Le 4X4 de Dany Rodrigue file sur l’autoroute déserte. « Il y a des gens qui omettent volontairement de nous dire des choses, d’autres qui ne sont pas rationnels. »

Une de ses équipes est confinée chez elle depuis un incident survenu récemment. Le duo est allé chercher un homme dont les symptômes s’apparentaient à ceux de la COVID-19. Ils ont mis l’équipement de protection. Une fois au triage de l’hôpital, l’homme a assuré qu’il avait obtenu un résultat négatif à un test de dépistage. Paramédicaux et infirmières ont retiré masques, gants et blouses.

Puis, une infirmière a découvert que le résultat du test n’était pas encore rentré. Celui-ci s’est par la suite avéré positif.

Résultat, deux paramédicaux hors jeu.

Un paramédical infecté, ça a des conséquences graves. Il est allé dans des maisons. Il a touché des gens. Il a été en contact avec des familles. Il a été dans des hôpitaux.

Le superviseur Dany Rodrigue

Manifestement, ce manque de transparence de la part de patients rend les équipes nerveuses. Au cours de la journée, plusieurs s’enquièrent auprès de Dany de la quantité de masques disponibles, de l’efficacité des équipements et de la pertinence de les mettre seulement lorsqu’on soupçonne un cas de COVID au lieu de tout le temps.

« Oui, c’est inquiétant », nous confie le paramédical Jean-Sébastien Lair.

L’ambulance se stationne dans un décor surréaliste.

Une partie du terrain de l’hôpital de Saint-Eustache est recouvert de hautes tentes blanches.

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Jean-Sébastien Lair et Sébastien Boisclair

En combinaisons blanches à capuchon, masques au visage, des employés d’une entreprise privée installent le chauffage sous les toiles.

À côté, le garage habituellement réservé aux véhicules d’urgence sert aussi aux patients suspectés d’avoir le coronavirus.

Dehors, devant la porte, une cabane en bois a été érigée avec quelques planches pour qu’une infirmière auxiliaire, responsable d’un premier triage, puisse se réchauffer.

« Toux ? Fièvre ? », demande-t-elle.

Michaël Desrosiers et Mélanie Doré acquiescent en poussant leur civière vers elle.

Ils viennent de secourir une locataire d’une résidence pour personnes âgées de Sainte-Thérèse. Ses symptômes sont inquiétants.

« Il n’y a pas eu de cas à la résidence, mais elle s’est promenée un peu », dit Michaël, qui reçoit un carton orange de la part de l’infirmière.

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Direction : sous la tente pour un deuxième triage et un test de dépistage.

« Tous ceux qui ont des symptômes grippaux, qui ont voyagé ou qui ont de la fièvre, on les envoie là », nous explique l’infirmière auxiliaire.

Dany Rodrigue observe la scène en compagnie de deux collègues qui désinfectent leur véhicule avant de repartir sur la route.

« C’est compliqué, comme situation. Je ne peux pas dire le contraire. Tout va tellement vite. On ne sait pas combien de temps ça va durer. Mais les gens embarquent. Ils contrôlent leurs émotions. Ils gèrent leur stress. Tout le monde fait sa job. Pas seulement nous. Pour une fois qu’on fait bien les choses collectivement, soyons-en fiers. »