(Québec) La Première Nation Long Point à Winneway, en Abitibi-Témiscamingue, est à bout de souffle et la COVID-19 n’est pas encore arrivée en terres algonquines. Les autorités locales ont décrété lundi l’état d’urgence. On réclame une présence policière permanente — et même de l’armée si nécessaire — pour faire respecter l’ordre.

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

« Si le virus rentre à Winneway, ça va se répandre comme une [traînée de poudre] », prévient le chef Steeve Mathias. Au bout du fil, l’inquiétude du leader est bien palpable. Malgré l’imposition d’un point de contrôle pour limiter les allées et venues des quelque 500 âmes, des dissidents continuent d’ignorer les règles.

PHOTO ARMAND TROTTIER, ARCHIVES LA PRESSE

Le chef Steeve Mathias (à gauche) et Daniel Pien (à droite), chef de la communauté algonquine du lac Simon. Photo datant de 2004.

Le chef Mathias exhorte le gouvernement du Québec à affecter des ressources policières pour faire respecter les mesures de confinement. Il en va de la protection « de la vie, de la santé et de l’intégrité » des habitants de la communauté autochtone, située à une centaine de kilomètres de Ville-Marie, où se trouve l’hôpital le plus près.

Si la grande majorité des résidants se conforment aux règlements, il existe comme ailleurs, dit-il, « des délinquants » qui contournent les consignes. Pour l’heure, ce sont des volontaires qui tentent de faire respecter les consignes dans la communauté algonquine, qui n’a plus de corps de police autochtone depuis 2006.

« La sécurité publique [à Winneway] est techniquement assumée par la Sûreté du Québec sur notre territoire, mais leur présence est quasi inexistante », a écrit le chef Mathias dans une lettre adressée vendredi au premier ministre François Legault, que La Presse a pu consulter. Une copie a été envoyée au premier ministre Justin Trudeau.

En entrevue, le chef Mathias a raconté que, pas plus tard que dimanche soir, il a fallu plus de trois heures pour que les agents de la Sûreté du Québec interviennent pour dissiper un rassemblement illégal, qu’il a lui-même signalé aux autorités. « Ce n’est pas réaliste pour faire face à une situation comme celle-là », a-t-il dit.

« Soit que le gouvernement du Québec augmente les effectifs de la Sûreté du Québec […] ou soit que le gouvernement fédéral nous envoie des agents de la GRC. Et si la GRC n’a pas suffisamment d’effectifs, bien envoyez-nous l’armée. Faites quelque chose », a-t-il déploré, disant craindre le pire pour sa communauté. Il réclame aussi de nouvelles ressources pour relever les deux seules infirmières du dispensaire local.

À Ottawa, le ministre de la Défense, Harjit Sajjan, n’a pas fermé la porte à une possible intervention des Forces armées canadiennes à Winneway. « Toutes les demandes sont prises au sérieux », a-t-il indiqué. « Nous sommes en contact avec plusieurs communautés isolées, spécialement avec des communautés autochtones. »

À Québec, le ministère de la Sécurité publique a renvoyé notre demande à la Sûreté du Québec. La SQ n’avait pas encore répondu à La Presse, en fin de journée lundi.

PAS UN CAS UNIQUE

Winneway n’est pas un cas unique alors que plusieurs communautés isolées ont choisi de fermer leurs frontières pour ralentir la propagation de la COVID-19. C’est le cas des communautés atikamekw de Wemotaci, Opitciwan et Manawan. Sur la Côte-Nord, des nations innues ont fait de même, dont Ekuanitshit et Nutashkuan.

« Ce qu’on entend, c’est qu’il y a des gens qui ont peut-être pris ça à la légère, comme ailleurs au Québec, et que les communautés veulent appliquer des mesures de confinement, mais s’il n’y a pas de force de police, c’est difficile », a expliqué le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard.

M. Picard dit appuyer les précautions prises dans les différentes nations du Québec. Il rappelle que les populations autochtones sont particulièrement vulnérables, soulignant le fort taux de maladies chroniques, comme le diabète et l’asthme.

Les communautés doivent aussi jongler avec une pénurie de logements, ce qui cause une surpopulation des ménages.

UN PREMIER CAS À UASHAT

Dimanche, un premier cas déclaré de COVID-19 a été confirmé à Uashat mak Mani-Utenam, sur la Côte-Nord. Il s’agirait d’une transmission communautaire, selon nos informations, puisque la personne — un homme dans la quarantaine — n’a pas voyagé ni été en contact avec des voyageurs. Son état de santé s’est détérioré et il a dû être transféré dans un hôpital de Québec, à plus de 800 kilomètres, où il est soigné aux soins intensifs. La nouvelle a provoqué une onde de choc dans la communauté de quelque 4500 personnes, où de nombreuses mesures de prévention ont été mises en place depuis les dernières semaines. La personne contaminée à la COVID-19 est un employé du Conseil de bande, ce qui a forcé plusieurs acteurs de première ligne à se placer en isolement préventif. C’est le cas du chef Mike McKenzie. « Ça va nous prendre un plan spécifique aux Premières Nations. Il va falloir arrêter de se chicaner entre juridictions. La santé, ce n’est pas fédéral ou provincial, c’est universel », a-t-il fait valoir à La Presse.