Pendant que les épidémiologistes tentent de prédire les courbes d’infection au coronavirus et que les microbiologistes scrutent le virus pour en trouver les faiblesses, des chercheurs braquent les projecteurs sur d’autres sujets d’expérience : nous tous, soumis à des mesures de confinement inédites dans l’histoire moderne. Ils montrent que cet isolement peut avoir d’importants impacts psychologiques, mais qu’il est possible d’agir pour les atténuer.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Des précédents scrutés à la loupe

Des résidants de Toronto placés en quarantaine à cause du SRAS en 2003. Des citoyens du Liberia en isolement imposé à cause de la fièvre Ebola. Des propriétaires de chevaux australiens forcés au confinement à cause d’un virus touchant leurs animaux. Ce n’est pas la première fois que des humains sont contraints de s’isoler à cause d’un virus.

Dans une revue de littérature effectuée en pleine urgence, des chercheurs du département de médecine psychologique du King’s College, à Londres, ont amalgamé les conclusions de 24 expériences précédentes afin de comprendre les impacts psychologiques des mesures que nous vivons actuellement.

« Soyons clairs, aucune des recherches que nous avons retenues ne décrit une situation comme celle engendrée par la COVID-19, où des villes et des pays entiers sont soumis à des mesures extrêmement restrictives. Nous estimons néanmoins que les évidences scientifiques dégagées contiennent des leçons très utiles dans le contexte actuel », dit à La Presse Neil Greenberg, professeur et psychiatre au King’s College et l’un des auteurs de l’étude publiée dans la prestigieuse revue The Lancet.

Les cas retenus portent sur des isolements survenus dans des pays aussi différents que la Suède, le Sénégal et Taiwan. « Il est intéressant de voir que les conclusions sont cohérentes, peu importent la région et la culture », note le professeur Greenberg, qui explique que son équipe et lui ont travaillé à toute vitesse afin de pouvoir fournir promptement des conseils.

Des effets « importants »

Du moral à plat au syndrome de stress post-traumatique, en passant par l’anxiété, l’ennui, l’irritabilité, la colère, l’insomnie et la dépression, l’étude montre que les impacts psychologiques que le confinement peut entraîner « couvrent un large éventail, sont importants et peuvent perdurer ». Les scientifiques tiennent à préciser qu’ils soutiennent néanmoins les mesures instaurées par les autorités de santé publique à travers le monde. « Les impacts psychologiques quand on n’impose pas de quarantaine et qu’on permet au virus de se propager pourraient être pires », écrivent-ils. Surtout, leur message se veut positif.

La principale conclusion que nous tirons est que si l’isolement est bien fait, la plupart des gens ressentiront certes de la frustration, mais ne développeront pas de problèmes à long terme. Pour les gouvernements, le message est que faire les choses correctement peut éviter un important fardeau de santé mentale une fois la crise passée.

Neil Greenberg, psychiatre et professeur au King’s College

Se rappeler pourquoi on s’isole

L’une des conclusions les plus fortes de l’étude est que le confinement est plus facile à supporter si on comprend pourquoi on le fait – dans ce cas-ci, sauver des vies, notamment celle des plus vulnérables. Et si vous en avez assez de vous sentir comme un rat dans une cage, Neil Greenberg rappelle que défier les consignes peut aussi entraîner de graves conséquences psychologiques.

« Si vous ne gardez pas vos distances et que vous contaminez quelqu’un qui finit par mourir, ça peut être très dur à gérer psychologiquement. Le confinement nous place dans une position psychologique qui dit : “Au moins, nous faisons tous ce que nous pouvons pour préserver la vie des autres” », dit-il.

Rester (sainement) informé

La recherche montre aussi l’importance d’être informé de façon claire et rapide. Un bémol, toutefois. Composer avec des thèses contradictoires peut provoquer l’anxiété, et il existe une ligne entre être bien informé et passer ses nuits à lire sur la COVID-19. « Particulièrement pour les gens déjà à risque de problèmes de santé mentale, il est important de restreindre son accès à de l’information susceptible de causer l’anxiété », dit le professeur Greenberg. Parmi toutes les voix qui peuvent s’élever, l’expert incite à écouter celles des autorités de santé publique.

Connaître la durée du confinement

Sans grande surprise, la science montre que plus la durée d’un confinement est longue, plus ses impacts psychologiques sont grands. « La période de quarantaine devrait être courte et sa durée ne devrait pas être modifiée, sauf dans des circonstances extrêmes », écrivent les chercheurs. Voilà tout un défi pour les gouvernements. L’étude montre aussi qu’un isolement volontaire engendre des effets psychologiques moindres qu’un isolement imposé.

L’approvisionnement

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Une femme faisant des provisions de papier hygiénique dans un Walmart, le 13 mars dernier

On l’a vu au Québec avec le papier hygiénique : qui dit confinement dit crainte de manquer de denrées et de matériel. Les recherches montrent que même six mois après la fin de l’isolement, ceux qui ont manqué de quelque chose peuvent encore en ressentir les impacts psychologiques. Maintenir les approvisionnements de nourriture et de médicaments est donc crucial non seulement pour la santé physique, mais aussi pour la tranquillité d’esprit.

Maintenir le contact… virtuel

« Activer son réseau social, même à distance, n’est pas seulement une priorité clé ; le fait de ne pas le faire est associé non seulement à de l’anxiété immédiate, mais à de la détresse à long terme », écrivent les chercheurs. Le professeur Greenberg explique que le conseil s’applique en particulier à ceux qui souffraient de problèmes psychologiques avant l’isolement et qui sont particulièrement à risque. « Les gens qui ont déjà vécu des problèmes psychologiques devraient se tourner vers les outils qu’ils ont utilisés par le passé, que ce soit des techniques ou des ressources en ligne, dit-il. Ils devraient aussi établir un réseau de gens avec lesquels ils peuvent communiquer et ne pas attendre d’être contactés. Il faut aussi penser aux aînés, à qui les outils technologiques qui nous permettent de rester en contact sont peut-être moins familiers. »

Attention aux travailleurs de la santé

L’étude montre qu’il faut porter une attention particulière aux travailleurs de la santé. Non seulement ils vivent du stress au travail et craignent de contaminer leurs proches en rentrant à la maison, mais ils vivent souvent difficilement la quarantaine s’ils se font infecter. « La plupart d’entre eux, même s’ils font un métier stressant, souhaitent être en première ligne », dit Neil Greenberg.

L’argent

Après l’isolement, deux facteurs affectent habituellement la santé psychologique des gens touchés : les problèmes financiers et la stigmatisation. « Parce que cette fois, nous sommes tous dans le même bateau, il est possible que ce dernier effet ne se manifeste pas », dit Neil Greenberg.