La COVID-19 envoie beaucoup de gens à l’hôpital, mais certaines victimes collatérales de la pandémie souffrent peut-être dans l’ombre, chez eux. La direction de la protection de la jeunesse (DPJ) enregistre une baisse « drastique » du nombre de signalements, qui va de 25 à 40 % selon la région pour les dernières semaines, montrent des données obtenues par La Presse.

Katia Gagnon Katia Gagnon
La Presse

Nous avons demandé à tous les CISSS et les CIUSSS de la grande région de Montréal de nous transmettre des données sur le nombre de signalements enregistrés au cours des dernières semaines. Quatre d’entre eux nous ont répondu.

Au CISSS de la Montérégie-Est, la baisse est notable, indique le porte-parole Hugo Bourgoin. La semaine dernière, première semaine où le gouvernement a décrété la fermeture des écoles et des garderies, les signalements se chiffraient à 257, alors que la moyenne hebdomadaire de l’année est de 337. C’est une baisse de près de 25 %.

La même semaine, avec 203 signalements, le CISSS de Lanaudière avait reçu à peu près le même nombre d’appels qu’à pareille période l’an dernier. Cependant, le nombre de signalements semble en voie de diminuer nettement cette semaine : en date de jeudi, on n’avait enregistré que 125 signalements. Une diminution de près de 40 %.

Au CISSS des Laurentides, la baisse est également palpable. La semaine dernière, on a enregistré 186 signalements, contre 270 à la même semaine l’an dernier, soit une baisse de 30 %. Cette tendance à la baisse est également notable dans les chiffres des Laurentides si on ne regarde que la semaine précédant la fermeture des écoles : on avait alors reçu 246 signalements.

Dans l’île de Montréal, le CISSS de l’Ouest-de-l’Île enregistre également une diminution du nombre de signalements : on est passé de 90 signalements pour la semaine du 15 mars l’an dernier à 74 pour la même semaine cette année. Pour cette semaine, la baisse est cependant importante : on est passé de 103 l’an dernier à 33 cette année. Une chute de plus des deux tiers.

Du jamais vu, disent les intervenants

Pour les intervenants qui œuvrent sur le terrain, même sans chiffres, il n’y a pas de doute : la baisse dans le nombre de signalements est « drastique ». C’est le terme employé par plusieurs employés de divers services de la DPJ à qui La Presse a pu parler ces derniers jours. « Ça fait 14 ans que je travaille à la DPJ et je n’ai jamais vu aussi peu de signalements. On est inquiets par rapport aux enfants. La diminution est vraiment drastique », dit une intervenante qui travaille à l’évaluation et l’orientation dans la grande région de Montréal.

Ce n’est pas surprenant, estime-t-elle, « puisqu’à peu près toutes les sources de signalement sont fermées. » Écoles, garderies, groupes communautaires qui suivent les enfants : c’est de là que proviennent plus de la moitié des signalements que reçoit normalement la DPJ.

On est très inquiets pour les enfants qui ne sont pas dans les écoles, mais dans des milieux toxiques.

Jade Bourdages, professeure en travail social de l’UQAM

« Je prévois une baisse massive des signalements pour l’instant, mais une hausse massive par la suite, qui pourrait venir des familles elles-mêmes, qui, pour certaines, vont se sentir complètement dépassées. Cette baisse des signalements, on en rêvait le mois dernier, mais c’est ce qui nous inquiète en ce moment », fait valoir la professeure en travail social de l’UQAM, Jade Bourdages.

« Pour signaler, il ne reste que la police… et les familles elles-mêmes », renchérit une autre intervenante, qui travaille à l’application des mesures dans la région métropolitaine. D’autant que les intervenants de la DPJ eux-mêmes ont considérablement réduit leurs visites à domicile.

« Officiellement, on va toujours à domicile. Mais les clients ont peur, les intervenants aussi. On essaie de faire certaines interventions par téléphone, mais on n’est pas témoins de grand-chose. On va à domicile si on croit qu’il y a un réel impact sur l’enfant, et on fait un minimum d’interventions. Il y a des parents qui ne veulent pas nous laisser entrer. Alors on regarde ça de dehors. Disons que c’est loin d’être idéal. »

Une directive gouvernementale, que La Presse a obtenue, a d’ailleurs été émise en ce sens. On demande aux intervenants de « réévaluer la pertinence de chaque intervention et [de] reporter celles qui peuvent attendre sans causer de préjudice à l’usager ». Avant toute intervention à domicile, les employés de la DPJ doivent communiquer par téléphone avec les parents pour demander s’ils ont des symptômes. À domicile, on demande aux intervenants de respecter une distance de deux mètres avec l’usager.

Le syndicat qui représente les intervenants, l’Alliance du personnel professionnel et technique (APTS), faisait sans succès des démarches auprès du gouvernement depuis le début de la crise pour obtenir des directives claires pour ses membres. Mercredi, la présidente, Andrée Poirier, a perdu patience. « Les établissements se fichent éperdument des consignes de la ministre McCann et du directeur national de santé publique, le Dr Horacio Arruda. Attendons-nous qu’il y ait une mort dans le réseau pour assurer la sécurité du personnel ? »

Éducateurs inquiets en centre de réadaptation

Les éducateurs qui travaillent en centre de réadaptation sont eux aussi préoccupés par une situation qui manque cruellement de balises, selon eux.

« Pour la première période de 15 jours sans école, plusieurs enfants sont retournés dans leurs familles. Ils ont quitté [le centre] avec l’accord de leurs travailleuses sociales. Mais comme cette période se prolonge, il faut les ramener. On ignore tout de ce qu’ils ont fait pendant qu’ils étaient là-bas. Comment on s’assure de ne pas contaminer les éducateurs, les autres enfants ? Il faut empêcher une épidémie à l’intérieur », explique un éducateur, qui travaille dans un centre de réadaptation de la grande région de Montréal, où on héberge des enfants de 10 à 17 ans.

La vie en centre a été transformée par l’épidémie, relate-t-il. Les unités, qui comptent une douzaine de jeunes, sont considérées comme des cellules familiales. Les jeunes continuent de s’y côtoyer, mais sont totalement isolés des autres unités. La problématique vient des jeunes qui ont eu des contacts avec l’externe. « La semaine dernière, un enfant est revenu après avoir été enlevé par son parent. On l’a rentré dans le centre. Il n’y a aucun protocole de retour mis en place », déplore-t-il.

On a dit aux parents que leurs enfants étaient en sécurité ici. J’ai maintenant un peu l’impression de mentir aux parents.

Un éducateur qui travaille dans un centre de réadaptation de la grande région de Montréal

De leur côté, même s’ils n’ont aucun matériel de protection à leur disposition, les éducateurs prennent toutes les précautions pour ne pas infecter les enfants. « Les gens veulent respecter les lois, la dernière chose qu’ils veulent, c’est contaminer les enfants. Je ne voudrais pas être la personne qui ramène la COVID-19 ici. Si l’infection rentre dans une unité, ça va être très complexe. »

La décision ministérielle de la semaine dernière, qui interdisait les visites et les sorties pour les jeunes hébergés en centre, a été une pilule très dure à avaler pour la jeune clientèle, témoigne une autre éducatrice d’expérience qui œuvre dans un autre centre de réadaptation de la région montréalaise. « L’annonce qu’on a dû leur faire a été très difficile. Ça a suscité des larmes, des pleurs, des crises. » C’est que les moyens de communication avec leurs proches sont réduits : les réseaux sociaux et des applications de communication vidéo ne sont disponibles que sur un ordinateur unique dans chaque unité.

Les fugueurs suscitent l’inquiétude

Les fugues sont-elles en hausse dans les centres de réadaptation, où les visites et les sorties sont maintenant interdites ? Difficile à dire pour l’instant. Chose certaine, les fugueurs qui reviennent au centre suscitent beaucoup d’inquiétude. Steve Garceau est représentant de l’APTS dans la région de Lanaudière. Récemment, une jeune hébergée en centre a fait une fugue. « Les fugueurs, on n’a pas l’heure juste sur leurs déplacements, mais dans son cas, on parle de prostitution. » À son retour au centre, elle a passé une nuit dans une unité de transition et, par la suite, n’a été isolée que quelques jours. « On l’a retournée dans le groupe puisqu’elle n’avait pas de symptômes, avec pour seule consigne de se tenir loin des autres. Dans un cas semblable, on est inquiets pour la sécurité des intervenants et des autres jeunes. »

Régine Laurent appelle à la vigilance

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Régine Laurent, présidente de la Commission sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse

La présidente de la Commission sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, Régine Laurent, a elle aussi tenu à sonner l’alarme. « Nos enfants ont besoin de sentir que nous veillons collectivement sur eux malgré la gravité et la complexité de cette situation hautement anxiogène », a-t-elle indiqué dans un communiqué. En entrevue à La Presse, elle a appelé la population à demeurer vigilante face aux mauvais traitements subis par les enfants. « Nous devons tous assurer une vigilance collective. Si on entend des choses dans l’appartement du voisin, ce n’est pas le temps de se dire que ce n’est pas de nos affaires. Ce sont de nos affaires. »

— Avec la collaboration de Louise Leduc, La Presse