Les écoliers québécois ne retourneront pas en classe avant le 1er mai, au plus tôt. Plus de 860 millions d’enfants de quelque 107 pays se retrouvent dans cette situation, estime l’UNESCO. Fera-t-on l’école à distance ? Au Québec, des disparités s’annoncent déjà entre les secteurs public et privé, de même qu’entre familles.

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

Émilie Bilodeau Émilie Bilodeau
La Presse

Parents en mission

Si beaucoup d’écoles privées et d’universités ont rapidement mis en place l’école à distance, pas question de « transformer les parents du Québec en enseignants » à l’heure où nombre d’entre eux sont en mode télétravail, a dit Jean-François Roberge, ministre de l’Éducation, en point de presse dimanche. 

Les deux tiers de l’année scolaire étant terminés, les élèves qui auront eu des notes suffisantes lors des deux premiers bulletins n’auront pas à reprendre leur année si jamais tout était arrêté au-delà du 1er mai. Dans tous les cas de figure, les examens du Ministère n’auront pas lieu. 

À compter du 30 mars, les parents et les élèves du préscolaire, du primaire et du secondaire auront accès progressivement à des vidéos pédagogiques (ex. : capsule offerte par un enseignant) diffusées à la télévision publique, à une trousse en ligne de ressources élaborées par les partenaires (ex. : applications éducatives) et à des activités pédagogiques optionnelles proposées par le Ministère. Les élèves qui présentent des difficultés d’apprentissage pourront, quant à eux, bénéficier du soutien offert par des professionnels. 

L’utilisation des outils proposés aux parents et aux élèves demeure optionnelle et ne constitue pas une obligation, a répété le ministre Roberge. 

École à la maison

Certains parents qui ne travaillent pas ont déjà fait de la scolarité de leur enfant leur nouvelle mission. C’est le cas de Kathleen Lepage, hygiéniste dentaire, qui est mère d’un garçon de 7 ans et qui est résolue à lui enseigner elle-même toutes les matières.

« Si l’école recommence, je veux qu’il soit au même niveau qu’avant de partir en congé », a-t-elle expliqué pendant que son fils était occupé à lire un dictionnaire illustré.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Olivier prépare un grand arc-en-ciel
 pendant sa période de bricolage.

Entre 8 h et 10 h, Olivier fait des travaux, « mais en s’amusant », précise sa mère. Il fait des additions avec des cubes de couleurs et de tailles différentes. Il récrit les mots qu’il a appris depuis le début de sa première année. Puis, après le dîner, il fait du bricolage, il joue dehors ou pratique une activité de son choix.

« Les enfants sont capables de rester longtemps devant la télévision. Je veux éviter ça. »

Dès que les écoles ont été fermées, Sarah Shallow-Tardif, enseignante d’anglais au secondaire, s’est ruée au magasin pour acheter des feuilles lignées, de grands cartons de couleur, un fusil à colle chaude et des cahiers d’exercices. Elle consulte aussi plusieurs sites web.

« Ça faisait longtemps que je trouvais que l’écriture de mon fils n’était pas belle. Mais un soir de semaine, tu es chanceux si tu trouves 30 minutes de temps de qualité avec tes enfants. Là, je suis capable de m’asseoir et de travailler son écriture avec lui », confie Mme Shallow-Tardif.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Sarah Shallow-Tardif et ses garçons Jacob et Justin dans leur classe temporaire à la maison.

Signe de l’appétit de nombreux parents pour l’école à la maison, le site d’Alloprof a bloqué, la semaine dernière. Plus de 13 000 personnes ont par ailleurs déjà consulté les outils mis en ligne par la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys (CSMB). 

Mais de nombreuses écoles ne donnant plus de devoirs en temps normal, de nombreux parents en ont perdu l’habitude.

Éviter d’ajouter aux injustices

Jusqu’ici, c’est à la pièce que des enseignants ont envoyé des suggestions de révisions à la maison. Ou pas. Aucune consigne générale n’est encore donnée.

La commission scolaire des Découvreurs (CSD), à Québec, suit les directives du gouvernement et n’a donc pas envoyé de recommandations à son personnel. « Bien entendu, toute suggestion de lecture ou travail est possible, mais sans attentes de notre part. »

En entrevue, Josée Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement, qui représente 70 000 enseignants au Québec, assure que les enseignants ont la progression des élèves à cœur, qu’ils seront prêts à s’adapter, mais elle ajoute qu’ils sont des citoyens comme les autres. « Certains ont eux-mêmes des enfants à la maison », rappelle-t-elle.

Il n’y a pas des ordinateurs pour tous en tout temps dans la maison. La haute vitesse n’est pas présente dans toutes les régions. De nombreux parents doivent continuer à travailler.

Pas question d’ajouter aux injustices qui existent déjà dans le système scolaire, plaide Mme Scalabrini. « On parle déjà d’une école à trois vitesses – les écoles privées, les écoles à vocation particulière et les écoles publiques régulières –, il ne faut pas rajouter une quatrième vitesse. »

Les écoles privées bougent vite

Josée Scalabrini prévoit que les écoles privées « vont se péter les bretelles, se comparer et dire qu’elles ont été les plus efficaces à faire l’école à distance ».

Certaines écoles privées, qui peuvent elles-mêmes décider de la suite des choses avec leurs enseignants et qui reçoivent des milliers de dollars par famille pour assurer la scolarisation, ont certes été promptes à prendre le virage.

Au Collège Sainte-Anne, à Lachine – qui a déjà au calendrier deux jours d’école à distance statutaires par année pour des motifs d’environnement –, les élèves ont vite été occupés.

Au Collège Jean-de-Brébeuf, du travail de révision a été envoyé et les enseignants s’affairent à organiser l’enseignement à distance.

Au Collège de Montréal, un plan de travail a été envoyé à tous les élèves.

À l’Académie Marie-Claire, école primaire privée située dans l’ouest de Montréal, les enseignants donnent maintenant leur cours par vidéoconférence. « L’élève peut voir son professeur et le tableau. Aussi, toute la classe peut communiquer avec le professeur. C’est comme une vraie classe, mais virtuelle », indique Henry Zephirin, directeur de l’établissement de 450 élèves.

Les parents pourront-ils tous continuer de payer leur facture si la crise perdure ? « Il y a de petites écoles où ça pourrait être fatal », pressent Dominic Guévin, directeur général du Collège Saint-Bernard, à Drummondville.

— Avec la collaboration de Marie-Eve Morasse, La Presse

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Quelque 36 commissions scolaires du Québec ont déjà de l’expérience en matière d’enseignement à distance.

École à distance : « L’expertise est là »

Trente-six commissions scolaires du Québec ont déjà de l’expérience en matière d’enseignement à distance, une façon de faire qui a été lancée il y a une quinzaine d’années pour les petites écoles en région. Des échanges avec le ministère de l’Éducation sont en cours pour voir si l’expérience peut être reproduite à plus grande échelle.

C’est ce qu’explique Josée Beaudoin, directrice de l’École en réseau, organisme affilié au gouvernement québécois.

« Cette façon de faire, d’abord lancée pour aider les écoles en région éloignée, a pris beaucoup d’ampleur ces quatre ou cinq dernières années. »

Outre l’enseignement plus classique, des présentations d’experts ont été ajoutées au fil des ans.

« Récemment, nous avons par exemple eu un survivant de l’Holocauste qui a témoigné de son expérience et qui a échangé à distance avec les jeunes », explique Mme Beaudoin.

L’expertise est là et la majorité des familles ont un ordinateur. L’école à distance est une avenue intéressante dans le contexte d’une fermeture prolongée.

Josée Beaudoin, directrice de l’École en réseau

L’expertise de Noémi Berlus, directrice de l’Association québécoise pour l’éducation à domicile (AQED), n’a jamais été autant réclamée. Les parents appellent pour connaître les meilleures manières d’enseigner à leurs enfants, ils veulent être informés des ressources qui existent pour les enseignants à domicile.

« Les parents veulent s’assurer que leurs enfants ne prendront pas de retard, et j’en vois d’autres qui veulent meubler les journées de leurs enfants », explique Mme Berlus.

Mais attention ! Les parents doivent éviter d’adopter des horaires trop fixes et d’asseoir leurs enfants à une table pour remplir des cahiers. 

« Avec la COVID-19, les enfants ne jouent plus avec leurs amis et ils ne voient plus leurs professeurs. Leur quotidien a été complètement chamboulé. Ce n’est pas le temps de se mettre un stress de performance, ni pour les enfants ni pour les parents.

« Les parents devraient prendre du temps avec leurs enfants et s’amuser avec eux. Le Monopoly, ça pratique les mathématiques. La cuisine, ça travaille les fractions. »

PHOTO JEAN-MARIE VILLENEUVE, ARCHIVES LE SOLEIL

Siège social de l'Université TÉLUQ, à Québec

Les universités ont espoir de clore la session à distance

Les universités, qui ont déjà de l’expérience dans le domaine, se mettent rapidement à l’enseignement à distance.

L’Université TÉLUQ a une grosse longueur d’avance, et le fait savoir par communiqué. « L’Université TÉLUQ est non seulement fonctionnelle, mais en mesure d’assurer pleinement sa mission d’enseignement. »

À l’Université Concordia, à Montréal, la porte-parole Vannina Maestracci indique qu’on travaille fort à préparer le maximum de cours en ligne, qui seront accessibles à partir du 23 mars.

« Nous avons déjà formé 950 instructeurs », dit-elle, estimant que la session pourra bel et bien être terminée à distance pour les étudiants et étudiantes.

Même chose du côté de l’Université Laval. Sa rectrice Sylvie D’Amours s’est adressée par vidéo à ses étudiants jeudi. La migration vers les cours en ligne, déjà entreprise ces dernières années dans cet établissement, s’accélère. « Nous allons doubler notre offre de classes virtuelles », a-t-elle dit.

À l’UQAM, tout est aussi mis en œuvre « pour permettre à tous les étudiants de terminer avec succès le trimestre en cours, selon un calendrier aussi normal que possible », indique la porte-parole Jennifer Desrochers, ajoutant que les instances de l’UQAM se réunissent pour trouver des solutions.

À l’Université de Montréal, les activités d’enseignement qui peuvent se faire à distance reprendront. Les enseignants pourront, si nécessaire, ajuster les dates d’examens et la pondération des évaluations.

Flou dans les cégeps

Du côté des cégeps, Judith Laurier, directrice de la Fédération des cégeps, a dit ne pas avoir le portrait de tout le réseau.

À Marie-Victorin, on signale que rien n’empêche les élèves d’envoyer leurs travaux à leurs enseignants. Malgré le contexte difficile, « la direction vous incite à ne pas vous désengager de vos études ».

Y aura-t-il des cours de cégep à distance ? « Avec l’ensemble du réseau collégial, nous réfléchissons à une réponse qui serait à la fois efficace et équitable pour tous, peut-on lire sur le site internet. Il faut aussi attendre les orientations du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur qui pourrait décider de prolonger la session. »

PHOTO DIEGO VARA, ARCHIVES REUTERS

Fabiano da Silva Silveira, un enseignant du secondaire, donne un cours à distance, à Porto Alegre, au Brésil. 

Des exemples venus d’ailleurs

Baharak Sarrafan, qui vit à Montréal, a bien connu l’école à la maison. Pendant son enfance, assombrie par la guerre entre l’Iran et l’Irak, elle l’a faite pendant trois mois. Ses amis, qui n’avaient pas eu la chance de partir vivre dans le nord-est de l’Iran, où les missiles irakiens n’arrivaient pas à se rendre, l’ont faite pendant six mois.

« Comme au temps de la guerre, la télévision iranienne a repris sa programmation éducative depuis que la COVID-19 a frappé. Tous les jours, suivant des cases horaires précises pour chaque niveau scolaire, les enfants, comme mes petites nièces, suivent les enseignements d’un professeur à la télévision. »

Les familles qui ont un ordinateur ont également été nombreuses à acheter une application permettant de suivre aussi des cours à distance. Mais comme le gouvernement pratique la censure, les parents doivent aussi acheter des antifiltres… pour permettre à leurs enfants d’apprendre.

En France et en Chine, des cours virtuels ont été organisés par l’entremise de téléphones intelligents et d’ordinateurs.

Au Koweït, une chaîne YouTube a été créée, dans laquelle des professeurs enseignent et font des conférences.

Dans la région de Ligurie, dans le nord-est de l’Italie, les enseignants sont en train de tester de nouvelles plateformes numériques.