(Québec) Privés de contact avec leur mère ou leur père, des aidants naturels racontent vivre des moments d’angoisse depuis que le gouvernement a interdit samedi les visites dans les CHSLD et les hôpitaux pour endiguer la pandémie.

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

« Penser que ma mère pourrait dépérir ou même mourir sans qu’on puisse la voir, ça va me tuer, ça. Ça me cause beaucoup d’anxiété », raconte Tania Festekdjian, la voix brisée par l’émotion.

Sa mère de 76 ans est atteinte d’alzheimer et ne pèse plus que 80 livres. Ses enfants avaient l’habitude de passer la nourrir quotidiennement. La dame a du mal à déglutir. Le repas peut durer une heure.

Ce rituel instauré depuis des années a pris fin abruptement samedi dernier. Ce jour-là, le premier ministre a décrété dans son allocution quotidienne l’interdiction des visites dans les hôpitaux, les CHSLD, les ressources intermédiaires et les résidences privées pour personnes âgées.

La mesure vise à freiner la propagation du virus dans ces endroits dédiés aux aînés, où il pourrait faire des ravages et entraîner des morts.

Tania Festekdjian n’est donc plus admise au CHSLD Les Cèdres, dans l’arrondissement de Saint-Laurent à Montréal. Il lui est impossible de parler à sa mère, qui n’est pas en état d’utiliser un téléphone ou un ordinateur pour communiquer.

« S’ils ne veulent pas que j’entre, je suis prête à payer 30 $ l’heure une préposée qui la nourrisse. Mais on refuse tout. C’est un excès de zèle », dénonce Mme Festekdjian.

Elle a besoin de nous. On ne sait pas comment elle se porte. On souffre, monsieur.

Tania Festekdjian, dont la mère est en CHSLD

Ruth Chriqui est dans une situation semblable. Elle avait engagé une préposée aux bénéficiaires pour nourrir sa mère au Centre gériatrique Donald Berman Maimonides à Côte-Saint-Luc. Mais aujourd’hui, même la préposée est interdite de visite depuis samedi, relate la dame.

Mme Chriqui explique qu’elle a reçu un appel mercredi pour l’avertir que l’état de santé de sa mère s’était dégradé.

« Au cinquième jour, ils m’ont appelée pour me dire qu’elle ne répondait plus, qu’elle était sous intraveineuse avec un cathéter et sous antibiotiques. Elle était complètement déshydratée. Je suis très inquiète. »

Une politique plus souple en résidence ?

Plusieurs aidants naturels à qui La Presse a parlé avaient du mal à saisir en quoi consiste la politique gouvernementale qui régit leurs visites. C’est que mercredi, le premier ministre avait tenu des propos qui donnaient à croire à plusieurs que des exceptions seraient possibles.

« C’est du cas par cas. Quelqu’un qui fait du travail de bénévole ou d’aidant naturel, bien oui, effectivement, on a besoin d’aide, mais il faut prendre des mesures puis il faut, bon, connaître un peu ça. Donc, on fait des exceptions », a alors avancé François Legault.

Mais après vérification, la consigne gouvernementale est claire : les proches aidants n’ont droit à aucune visite. Des exceptions ne sont prévues que pour des patients à l’article de la mort.

« Cette directive touche effectivement les proches aidants, et ce, même s’ils prodiguent des soins à un proche hébergé en CHSLD », a confirmé Marjaurie Côté-Boileau, attachée de presse de la ministre responsable des Aînés et des Proches aidants.

« Nous sommes conscients qu’il est difficile pour les proches aidants de ne pas aller visiter les personnes hébergées », a ajouté Mme Côté-Boileau. 

Il s’agit d’une décision crève-cœur, mais nous nous devons de la prendre afin d’offrir un environnement le plus sanitaire possible aux personnes aînées hébergées ainsi qu’au personnel de la santé.

Marjaurie Côté-Boileau, attachée de presse de la ministre responsable des Aînés et des Proches aidants

Des résidences pour aînés que nous avons sondées appliquent une politique plus souple à l’égard des proches aidants. Certaines prévoient des exceptions et autorisent même les visites.

« Chaque résidence applique plus ou moins sévèrement ces règles. Tout le monde veut être une exception. Mais tout le monde n’est pas une exception », explique Yves Desjardins, président-directeur général du Regroupement québécois des résidences pour aînés.

Tiraillés

Les proches aidants à qui nous avons parlé sont tiraillés. Ils disent comprendre la mesure gouvernementale et la nécessité d’endiguer la pandémie. Mais la souffrance et l’inquiétude qu’ils ressentent sont bien réelles.

Dans le Bas-Saint-Laurent, Erica Lévesque avait l’habitude de manger presque chaque soir avec sa mère atteinte de démence.

« Va-t-on empêcher les familles de visiter leurs proches pendant des mois ? Il manque souvent de personnel et on fait appel à des travailleurs d’agences de partout dans la province pour combler la pénurie. Alors, pourquoi refuser l’aide des proches aidants ? », demande-t-elle.

L’Appui, organisme de soutien aux proches aidants d’aînés, dit recevoir un nombre d’appels de plus en plus important sur sa ligne téléphonique Info-aidant.

« Les mesures sont tout à fait justifiées. On recommande de respecter les règles du gouvernement. Mais c’est difficile pour plusieurs familles et ça peut être très stressant », convient Guillaume Joseph, directeur général de l’organisme.

« Pour les proches aidants, c’est extrêmement difficile, parce que ces gens vivent pour deux, explique Judith Gagnon, présidente de l’Association québécoise de défense des droits des personnes retraitées.

« Et là, ils ne savent pas si la personne qu’ils aiment a tout ce qu’il faut en ce moment. »